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Ryôma / Chapitre 4

Ryôma Sakamoto perdra la vie dans un avenir pas si lointain.

Je mets un instant avant de réaliser le sens des mots de Shôta.

" Tu mens… "

Shôta fronce les sourcils, visiblement en proie à la douleur.

" Non, Saki. "

" Tu n'en as jamais entendu parler ?

Ce qu'on dit de Ryôma Sakamoto dans le futur…

Ses exploits… Et ses derniers instants… "

" Non !!! "

 

Je me bouche instinctivement les oreilles.

Shôta serre les poings et détourne le regard.

" Désolé, je ne voulais pas te plomber le moral…

Mais tu risquais de souffrir encore plus si je ne t'avais rien dit. "

" … "

" Bon, je te laisse pour aujourd'hui…

Mais n'oublie pas ce que je t'ai dit. "

 

Sur ces mots, Shôta me tourne le dos et s'en va.

" … "

(Ryôma va… se faire assassiner ?

Lui qui est si gentil…)

" … "

Mais Shôta n'est pas du genre à mentir.

Il dit probablement la vérité.

Cependant…

" … ! "

Incapable de formuler la moindre pensée, je pars me réfugier à l'intérieur de l'okiya, comme pour fuir cette réalité.

Je bouscule Akinari en chemin, qui s'inquiète aussitôt de mon teint livide, mais…

Après de brèves excuses, je fuis dans ma chambre.

Le lendemain…

Face au miroir, je constate amèrement ma mine déplorable.

Mes paupières sont enflées et mes yeux injectés de sang.

Incapable d'oublier l'avertissement de Shôta, je n'ai pas réussi à dormir de toute la nuit.

Cependant, je me sens un peu mieux ce matin.

(Shôta a dit que ça se passerait dans un 'avenir pas si lointain'.

Ça signifie donc que je pourrai encore le voir quelque temps.)

Et maintenant qu'il est courant du destin de Ryôma, mon ami d'enfance a probablement une idée derrière la tête.

Shôta n'est pas du genre à laisser mourir ses amis en restant les bras croisés.

(On en reparlera un peu plus à son prochain passage.

… Mais moi, qu'est-ce que je veux faire ?

J'aimerais avoir l'occasion de le revoir…

Comme ça, je pourrai m'assurer de mes sentiments à son égard.

Et je m'interroge aussi sur ce qui pouvait bien le tracasser la dernière fois.

Oui… Je dois absolument le revoir, ne serait-ce qu'une fois…)

Au même moment, Ayame vient me voir pour me demander un service.

En voyant mes yeux enflés, elle s'empresse aussitôt de maquiller mon visage avec de la poudre blanche.

Cependant…

Malgré mon envie pressante de le revoir, une longue période passe sans que Ryôma ne revienne à Shimabara.

Même Hanazato semble surprise de ce changement soudain.

Si ça se trouve, c'est à cause de la dernière fois.

Ryôma avait le sourire à ce moment-là, mais peut-être qu'il n'ose plus venir après notre dernière conversation.

Si c'est ça, je me dis qu'avec un peu de temps, il finira par revenir.

Mais les saisons passent et l'hiver arrive. Même après le Nouvel An, aucun signe de Ryôma à Shimabara.

Je reçois toutefois une lettre de Shôta, qui me dit que Ryôma est extrêmement occupé ces derniers temps.

Il y est également écrit qu'il se trouve actuellement avec lui à Nagasaki.

Forcément, s'il se trouve dans une ville aussi lointaine, difficile de venir à Shimabara…

C'est ce que je me répète intérieurement pour me consoler.

Mais chaque jour sans voir Ryôma me plonge dans une humeur de plus en plus morose.

Vient alors un jour où un certain événement fait trembler Kyôto.

Juin 1864, l'affaire Ikedaya. 

[incident armé entre les Ishin Shishi, une force anti shogunale en provenance du domaine de Chōshū, et le Shinsengumi, une unité armée du Bakufu (Shogunat). Les Ishin Shishi utilisent l'auberge Ikedaya comme base de leurs opérations. Leur plan est de mettre le feu à Kyōto et de se saisir de Matsudaira Katamori, le daimyō (seigneur) d'Aizu, dont les fonctions à l'époque incluent la protection de Kyōto. Cependant, avant que les Ishin shishi ne puissent mettre leur plan à exécution, le Shinsengumi arrête un membre des Ishin Shishi qui, soumis à un interrogatoire, dévoile leur plan.]

S'ensuit l'incident des portes interdites un mois plus tard.

[Un groupe de rebelles 'Sonno Joi' veut capturer - en provoquant un incendie - et manipuler l'empereur pour expulser les étrangers et rétablir le trône impérial. Le clan Aizu et le domaine de Satsuma s'allient pour défendre le palais impérial. Le plan échoue et le domaine de Choshu sera tenu pour responsable de l'insurrection.]

Le shogunat d'Edo, qui veut conserver le système actuel et ses opposants, qui veulent changer le gouvernement, sont finalement passés aux choses sérieuses.

Après l'affaire Ikedaya en juin, les soldats de Shinsengumi, au service du shogunat, sont devenus les héros de Kyôto.

Ce jour-là, ils ont empêché les partisans anti-shogunat de mettre le feu à la ville pour profiter de la panique et enlever l'empereur.

L'incident des portes interdites qui a suivi s'est également terminé sur une victoire du shogunat.

Résultat : le clan à la tête des partisans anti-shogunat s'est fait bannir de Kyôto.

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" Les clients de ce soir sont de Shinsengumi, il paraît. "

Hanazato est venue m'annoncer la nouvelle.

Depuis que les hommes de Shinsengumi sont considérés comme des héros, leur popularité auprès des courtisanes a grimé en flèche.

Hanazato ne sort pas du lot. Elle ne se plaint plus autant qu'avant lorsqu'ils viennent à la maison de plaisirs.

Moi, ça me laisse de marbre.

(Non seulement ils me font flipper, mais en plus, je n'ai aucune nouvelle de Ryôma…) 

Je pousse un soupir discret.

Un beau jour, tandis que je fais le ménage à l'okiya, une main me tapote le dos.

" Kyaaah !? "

" Hou là ! Pas besoin de crier, Saki. "

" Hein ?! Shô… Shôta ? " 

J'écarquille les yeux en découvrant mon ami d'enfance.

C'est à peine si je sais à quand remonte notre dernière entrevue.

" Je suis venu te voir. Viens par ici. "

 

Il m'attrape par le poignet et m'attire dans une ruelle déserte.

" Aïe, aïe, aïe… Pourquoi est-ce que tu es si pressé, Shôta ? "

" Ah, désolé. Mais on ne doit pas me voir ici… "

" Hein ? Comment ça ? "

" Tu te souviens de l'affaire Ikedaya et de l'incident des portes interdites ?

Depuis, Ryôma et moi, on ne peut pas se balader librement en ville. "

" À cause de l'incident des portes interdites ? "

En me voyant l'interroger, Shôta finit par m'expliquer la situation.

" Depuis ces événements, les hommes du shogunat d'Edo traquent les opposants au gouvernement. "

" Ryôma veut changer la façon de faire du shogunat plutôt que de le renverser, alors on ne peut pas vraiment dire que c'est un opposant… "

" Mais le shogunat ne voit pas ça du même œil.

Ils le considèrent comme un danger et il risque d'en baver s'il se fait attraper.

C'est pour ça qu'il ne peut plus venir à Shimabara depuis quelques temps. "

" C'était donc ça… "

 

" Je suis venu te le dire, car je savais que tu t'inquiétais. "

" … C'est à cause de ça qu'il va se faire assassiner ? "

Je ne sais même pas si j'ai envie d'entendre la réponse.

Shôta secoue la tête d'un air sombre.

" Non… Je ne connais pas les détails. Mais je ne crois pas que ce soit ça.

Ryôma se fera tuer juste un peu avant le passage à l'ère Meiji… je crois. "

(Juste avant le passage à l'ère Meiji…)

" J'aurais aimé me souvenir du lieu et de la date exacte… "

" … Shôta, tu as l'intention de sauver Ryôma ? "

" … J'aimerais bien.

Mais en faisant ça, on ne sait pas quel cours prendra l'histoire.

Si ça se trouve, ça aura un impact énorme sur le futur qu'on connait… Je dois rester prudent. "

(Il a raison…

Le fait de sauver Ryôma pourrait porter préjudice à quelqu'un d'autre par la suite.

Mais… je…)

" Tu as parlé de tout ça à Ryôma ? "

Shôta secoue à nouveau la tête.

" Comme si j'étais capable de lui annoncer un truc pareil ! "

" … "

 

" Bon, je dois y aller. "

" Ha ! "

Shôta tourne les talons pour partir.

Sans perdre un instant, je l'arrête en l'interpellant.

" Ryôma va bien ? "

En le voyant partir si vite, c'est la première question qui m'est venue à l'esprit.

 

" C'est bien ce que je me disais, tu… "

" Enfin, il va bien. Il n'est ni blessé, ni malade, ne t'en fais pas ! "

Ce disant, il affiche un sourire rassurant et s'en va pour de bon.

 

(Ryôma ne viendra plus à Shimabara…)

J'ai le cœur lourd.

Cela dit, je dois quand même travailler, aussi je reprends mon ménage où je m'étais arrêtée.

 

Comme l'a dit Shôta, Ryôma ne s'est pas montré à Shimabara par la suite.

Je sais que c'est parce que ça le mettrait en danger, mais mon anxiété ne cesse de grandir.

Lors de notre dernier banquet, j'ai voulu m'immiscer dans ses soucis.

Peut-être que ça l'a fait changer d'avis à mon sujet, et qu'il n'a plus envie de me voir ?

Même si ça m'étonnerais, je ne cesse d'y penser.

Plus les jours passent et moins j'arrive à dormir la nuit.

Même en journée, il me suffit d'un instant d'inadvertance pour que ça vienne me tracasser.

J'ai donc décidé de me concentrer de toutes mes forces sur mon entraînement et mon travail.

(Pfiouh…)

Aujourd'hui, notre client est Keiki.

Un petit soupir m'échappe tandis que j'écoute Ayame jouer du shamisen.

Incapable de dormir la veille, j'ai l'impression que tous les membres de mon corps pèsent une tonne.

" Saki ? "

Keiki semble l'avoir remarqué et m'appelle d'un air inquiet.

" Tu te sens mal ? "

" N-Non ! Pas du tout ! "

 

Je secoue énergiquement la tête, ce à quoi Hanazato réagit par un regard inquisiteur.

" Saki, tu ne fais que mentir ! Je t'ai pourtant dit de te reposer avant de venir. "

" Tiens donc, c'est vrai ? "

" Argh… "

" Tu devrais aussi le lui dire, Keiki.

Saki se surmène trop, ces derniers temps. "

Voilà maintenant qu'elle est sur le point de pleurer.

" Saki enchaîne leçons et banquet sans prendre le moindre repos.

Elle va finir par craquer. "

" Je vois… En effet, ce n'est pas bien.

Je suis le dernier client du jour, pas vrai ?

Saki, tu devrais retourner à l'okiya sans attendre. "

" Hein ?! "

" Je suis triste de ne pas pouvoir jouir de ta compagnie jusqu'au bout…

Mais je le serais encore plus si tu tombais malade. "

" Mais non, ça ira, je… "

" Ne te fais prier, Saki. "

" Ayame… "

" Tu n'as pas besoin de réfléchir pendant l'entraînement.

Je sais ce que tu ressens, alors je ne t'ai pas arrêtée au début.

Mais si tu continues, tu vas finir par craquer. "

" … "

Sa perspicacité me laisse sans voix.

Sous son regard insistant, je finis par accepter.

" Je suis vraiment désolée… Vous êtes sûrs que je peux rentrer ? "

" Oui, ça vaut mieux. Fais attention sur le chemin du retour. "

" Merci. "

 

Honteuse de moi, je m'incline poliment.

Petit vertige.

Je prends alors la direction de la sortie en silence, lorsque soudain, Keiki crie mon nom.

C'est bizarre… Je me suis levée, mais on dirait que sa voix vient d'au-dessus de ma tête.

Les voix paniquées d'Ayame et Hanazato me parviennent aussi.

Je n'arrive cependant pas à leur répondre.

" Il faut croire qu'on a attendu un peu trop longtemps pour la laisser rentrer. "

" Saki ! Saki ! Reprends-toi ! "

" Calme-toi, Hanazato. Hum… On dirait qu'elle est fiévreuse.

Transportons-là jusqu'à l'okiya. "

" Désolée, Keiki… "

" Ne t'en fais pas pour ça.

En tout cas, Saki est plutôt légère dis donc ! "

" Elle ne mange pas beaucoup ces temps-ci. "

" Je vois. Bon, allons-y. "

" Hmm…

Tiens ? "

" Ah, tu es réveillée ! "

" Akinari ? Qu'est-ce que tu fais ici ?

Mais attends… Pourquoi je suis alitée ? "

" Tu as perdu connaissance à l'ageya, sous les yeux de Keiki.

C'est lui qui t'a porté jusqu'ici… Et tu as dormi toute la nuit. "

Je me sens devenir livide en écoutant Akinari m'expliquer la situation.

" Désolée, je vous ai encore causé des problèmes, à tous… "

 

" Si tu le penses vraiment, alors tâche de te reposer sans rien faire d'autre.

Keiki et les filles étaient fous d'inquiétude pour toi. "

Ce disant, Akinari plonge une serviette dans la bassine à côté de moi et la pose sur mon front après l'avoir essorée.

" Merci… Et pardon… "

" Hmm… "

" Keiki m'a demandé de te laisser te reposer jusqu'à ce que tu te sentes mieux.

Ne te soucie pas du travail. Prends le temps de bien dormir. "

Sourire bienveillant aux lèvres, Akinari sort alors calmement de la chambre.

Ainsi qu'il me l'a dit, je ferme lentement les yeux pour me reposer.

En reprenant connaissance, mon corps paraît encore plus lourd qu'avant.

" Ugh… "

Tout me semble flou autour de moi.

On dirait que ma température a encore augmenté.

Malgré mon état, je me sens étrangement sereine.

(Quelle heure est-il ?

… Et dire qu'à mon époque, c'était ma mère qui prenait soin de moi dans ces moments-là…)

Elle préparait mes médicaments, cuisinait des plats riches en nutriments et gardait toujours le sourire.

(Maman…)

 

Sentant les larmes monter, je ferme les yeux afin de me rendormir.

Soudain, quelque chose de doux effleure ma joue.

(… ?)

Un contact doux, mais hésitant.

" … "

Je lutte pour rouvrir les yeux.

" … "

L'instant suivant, je me demande si ce n'est pas un rêve.

Un regard inquiet et bienveillant est posé sur moi.

Un regard que je n'avais pas vu depuis bien longtemps.

Un homme qui devrait pourtant être loin se trouve juste là, à côté de moi.

" Ryôma ? "

Ma voix est enrouée.

Mais Ryôma, lui, ne répond rien.

Sans mot dire, il se contente de changer la serviette sur mon front.

(Qu'est-ce qu'il fait là ?

… C'est un rêve ?)

Peut-être que la fièvre me fait délirer.

Je n'ai pas l'esprit clair depuis tout à l'heure.

Et Ryôma est plus bavard que ça d'habitude.

(Mais…)

" Même si c'est un rêve… ça me va… "

Un sourire se forme sur mon visage en voyant vaguement le silhouette de Ryôma.

" Tu m'as manqué, Ryôma… "

Le concerné écarquille les yeux, visiblement surpris.

Mon sourire s'élargit alors.

 

(J'avais tant de choses à lui dire…

Mais maintenant qu'il est là, j'ai l'impression d'avoir tout oublié.)

Si c'est un rêve, je devrais pourtant être capable de lui demander tout et n'importe quoi.

Je regrette de ne pas en avoir saisi l'occasion.

(Non, mais ce n'est pas trop tard…

Autant profiter de sa présence dans mon rêve pour faire quelques caprices…)

" Ryôma… "

Je tends faiblement la main vers lui.

L'instant suivant, il me l'étreint.

Un flot de joie se déverse dans ma poitrine.

Bien qu'affaiblie par ma fièvre, je tente de serrer sa main en retour.

Sa grande main…

Plus longs que les miens, ses doigts sont anguleux.

C'est sans doute la première fois que je tiens la main d'un homme ainsi.

" Hi hi… "

Ça me fait plaisir. J'aimerais qu'on vive ça dans la réalité aussi.

Cette pensée me traverse l'esprit tandis que je savoure ce moment.

Si je pense ça quand je suis malade, c'est sans doute car je le veux vraiment.

Peu à peu, ma conscience se dissipe…

Juste avant de retomber dans les bras de Morphée, j'ai l'impression d'entendre Ryôma prononcer affectueusement mon nom.

 

" Hmm… "

En rouvrant les yeux, la vue d'une chambre bien familière s'offre à moi.

Cette fois-ci, je ne me sens plus empotée comme la dernière fois.

" Ma fièvre est retombée… "

Je murmure pour moi-même.

Je n'ai même pas de mal à me redresser dans mon lit.

On dirait que j'ai complètement récupéré.

Sans attendre, j'ouvre la fenêtre et laisse les rayons du soleil se déverser dans la pièce.

J'aperçois alors une bassine remplie d'eau posée là.

" … "

Elle me rappelle mon rêve.

Le rêve où Ryôma a pris ma main dans la sienne.

(C'était tellement bien …)

Si bien que j'en ressens encore d'agréables picotements dans ma poitrine.

Je serre alors la main qu'il a tenue, chérissant ce souvenir.

 

 

 

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