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Ryôma / Chapitre 6

À la recherche de Ryôma, je finis par sortir de l'ageya.

Le ciel nocturne est parsemé de myriades d'étoiles étincelantes.

C'est au coin de la rue, en train de les observer, que j'aperçois l'homme que je cherchais.

" Ryôma ? "

Shimabara est désormais plongé dans le silence.

Instinctivement, je parle à voix basse.

Ryôma se retourne vers moi en sursautant.

" Saki… "

Lorsque son regard croise le mien, mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

Je l'ai suivi, mais maintenant, je ne sais plus par où commencer.

(Par la raison qui l'a tenu loin de Shimabara ? Par ce qui le tracassait lors de sa dernière visite ?

J'ai tellement de questions…)

" Ah, désolé… Tu t'inquiétais car je n'étais plus dans la salle ? "

" Pas besoin de t'excuser pour ça… "

" Même si on est en avril, il fait encore froid le soir. Tu veux retourner à l'intérieur ? "

 

Ryôma me lance un regard attendri avant de se tourner vers l'ageya.

" Euh… "

Cependant, le sourire qu'il affiche est le même que celui de l'autre fois. Il ne me dit rien qui vaille.

" … "

Sans détacher mon regard de son dos, je serre les poings.

Comment pourrais-je lui rendre son sourire d'antan ?

Inconsciemment, je lève les yeux vers le ciel, ainsi que Ryôma le faisait un instant plus tôt.

Les cieux étoilés sont aussi beaux que le soir où je l'ai rencontré pour la première fois.

Soudain, les paroles de Ryôma me reviennent en mémoire…

" Petite… Quand tu te sens triste, il suffit de regarder quelque chose de grand. "

(… Hein ?)

Je réalise alors…

(Regarder quelque chose de grand quand on est triste…

Mais alors…

Ryôma regardait le ciel parce qu'il est triste ?)

Seul, au beau milieu de la nuit.

Sans rien dire à personne.

Oui, j'en suis désormais certaine.

(C'était donc ça… Pourquoi est-ce que je ne l'ai pas remarqué plus tôt ?

Quand j'y pense, c'était sûrement le cas l'autre soir aussi.)

Il regardait le ciel par la fenêtre de la salle de banquet.

(Il a dû se passer quelque chose qui le fait souffrir…)

Mais à ce rythme, il va retourner à l'intérieur sans que je ne puisse lui en parler.

(Non, pas cette fois !)

" Ryôma, attends ! " 

Après avoir pris mon courage à deux mains, je parvins enfin à dire quelque chose.

" … ! "

 

Ses épaules tressautent légèrement.

Mes yeux sont posés sur son large dos.

Il est temps que j'en apprenne plus sur cet homme.

Je veux qu'il me dise ce qui le tracasse autant.

(Je refuse qu'il me cache ce qu'il ressent vraiment.

Ah, mais…

Dans ce cas, je dois moi-même faire le premier pas…)

Je fais face à Ryôma, prête à lui dire la vérité.

Après une profonde inspiration, je reprends la parole.

" Ryôma, j'ai quelque chose à te dire. "

 

" Quelque chose à me dire ? "

" Oui.

Il s'agit de… mon secret.

Shôta m'a demandé de ne le dire à personne dans ce monde, mais…

Je tiens à ce que toi, tu le saches. "

Ryôma se retourne vers moi. Il a compris à quel point je suis sérieuse.

Sans détourner le regard, je continue :

" Je viens du futur. "

 

" … ? "

Il écarquille les yeux. Visiblement, il ne s'attendait pas à ce genre de déclaration.

" Je viens d'une époque qui n'existera que dans 100… non, environ 150 ans dans le futur. " 

" 150 ans… dans le futur ? "

" Oui.

Oui, nous vivions à l'ère Heisei du calendrier japonais…

Elle arrivera après les ères Meiji, Taishô et Shôwa. "

[Heisei = 8 janvier 1989 - 1er mai 2019. Meiji = 1868 - 1912. Taishô = 30 juillet 1912 - 25 décembre 1926. 
Shôwa = 25 décembre 1926-7 janvier 1989. Correspondent aux règnes des empereurs.]

 

" … "

" Tu as remarqué que Shôta cherchait quelque chose où que vous alliez ?

Il fait ça pour trouver le moyen de rentrer chez nous, dans notre monde.

Il s'agit d'une sorte d'objet métallique appelé 'appareil photo'…

Avec ça, nous pensons pouvoir rentrer dans le futur. "

 

" … "

Ryôma reste silencieux. Apparemment, il avait en effet remarqué le comportement de Shôta.

Je baisse légèrement les yeux avant de lui demander en murmurant :

" Tu veux bien me croire ? "

 

" … C'est une histoire à dormir debout, mais…

Je ne perçois aucun mensonge dans ton regard… Il s'agit probablement de la vérité. "

Sa réponse m'arrache un soupir de soulagement.

Je me tourne alors face à Ryôma et baisse la tête.

" Pardon de te l'avoir caché jusqu'à présent. "

" … Qu'est-ce qui t'a poussé à me dire ça maintenant ? "

" En fait… "

(Je…)

" Je ne veux pas qu'il y ait de secret entre nous. "

 

" … ! "

" Je veux que tu saches tout de moi.

Alors…

Alors toi aussi, Ryôma, dis-moi tout de toi.

Pas de secrets.

Je veux que ton rire soit sincère. "

De la même manière qu'il m'a réconfortée le soir où je pleurais seule dans la rue…

" Je veux t'aider, moi aussi. "

" … "

" Ha ha !

Tu m'as bien eu… "

" Ryôma ? "

" Au point où on en est, tu ne me laisses plus le choix. "

Résigné, Ryôma pousse un soupir.

 

" Tu avais donc remarqué que je n'avais pas le moral l'autre soir, hein ?

Tu as vu juste.

Ce soir-là, j'étais triste.

À cause d'une certaine nouvelle qui m'était parvenue. "

" Une nouvelle ? "

 

" … Un ami que je considère comme mon frère s'est fait arrêter. "

Je retiens mon souffle. La voix de Ryôma est grave.

 

(Arrêté…

On l'a mis dans une sorte de prison, c'est ça ? Mais qu'est-ce qu'il a fait, cet ami ?)

" Il a commis quelque chose de mal, cet ami ? "

 

" C'est une question difficile.

Dans le Japon d'aujourd'hui, personne n'est capable de juger ce qui est bien ou pas.

Chacun croit en sa propre idée de la justice.

Et lorsque quelqu'un ne partage pas cette idée, on le considère comme 'mauvais'.

C'est notre époque qui veut ça. "

" … "

" Mon ami s'appelle Takechi. "

" Même s'il avait des méthodes différentes, il était aussi déterminé que moi à améliorer ce pays.

Maladroit mais sérieux, il a le cœur plus droit que quiconque…

Il était populaire et avait le don pour rassembler les gens. "

(Maladroit mais sérieux, avec un cœur plus droit que quiconque…)

" J'ai l'impression qu'il ressemble un peu à Shôta… "

" Ha ha ! Tu es plutôt perspicace, dis donc ! "

" Hein ? "

" Moi aussi, j'ai pensé la même chose lorsque j'ai rencontré ton ami.

Il a le même regard que Takechi… Je l'ai senti au premier coup d'œil.

Et à force de vivre avec lui, mon impression s'est transformée en conviction. "

" Ils se ressemblent tant que ça ? "

" Oui. Quand ils décident quelque chose, impossible de les en détourner, ces têtes de mule ! "

" Takechi était légèrement plus doué avec les femmes, mais bon… "

Ryôma sourit en plissant les yeux d'un air amusé.

Mais son sourire s'assombrit aussitôt.

" C'est pourquoi à chaque fois que je vois Shôta, ça me rappelle à quel point je suis impuissant. "

" Hein ? "

" … Takechi était sans le moindre doute le meilleur meneur d'hommes.

Ils ne le laisseront probablement pas sortir vivant de sa cellule. "

" … ! "

" Je n'ai pas réussi à sauver Takechi.

Et pas seulement lui. De nombreux autres camarades aussi. "

Les pupilles de Ryôma tremblent sous le coup du chagrin.

Ça me crève le cœur de le voir ainsi.

J'ai désormais le sentiment d'avoir compris une autre facette de lui.

Son infinie gentillesse vient probablement du chagrin qu'il ressent.

C'est parce qu'il connaît la souffrance qu'il peut compatir à celle des autres.

(Ryôma…)

" … Mais je refuse de me lamenter.

Je dois bâtir un monde où tout le monde pourra sourire.

Des hommes me suivent car ils croient en mon rêve.

Et pour eux aussi, je ne dois pas montrer la moindre once de tristesse. "

" C'est pour ça que tu ris même quand tu souffres ? "

" Oui. "

" Et c'est pour ça que j'ai été surpris que tu puisses voir derrière ce sourire.

On venait de se rencontrer, et tu es bien plus jeune que moi…

Pourtant, tu as vu ce que personne ne voyait. "

" De peur de montrer cette faiblesse, je me suis tenu loin de Shimabara en prétendant être occupé. "

" Ha ha… L'air de rien, je suis plutôt renfermé. Ça te surprend ? "

" C'est très bien ainsi.

Je te préfère comme ça.

Je veux que tu me montres ton côté renfermé.

Tu n'as pas besoin de voiler ta tristesse par un faux sourire avec moi. "

Mes mots laissent Ryôma muet, les yeux écarquillés.

" Saki… "

" Je ne comprends pas vraiment votre guerre.

Pas plus que je ne sais quel rôle tu joues dans tout ça…

Alors avec moi, tu peux te lamenter et pleurer autant que tu veux ! "

 

" … "

" À mes yeux…

Tu es cet homme adorable qui m'a consolée dans les moments les plus durs… C'est tout. "

C'est peut-être malvenu de dire ça comme ça, mais c'est ce que je pense.

Je ponctue ma phrase d'un sourire.

J'espère que ça l'aidera à se sentir mieux, ne serait-ce qu'un peu…

" … Tu n'es vraiment pas comme les autres. "

" T'es la première fille à me dire un truc pareil. "

Ce disant, Ryôma sourit d'un air attendri.

(Ah !)

L'instant que j'attendais tant est enfin arrivé.

Il ne s'agit pas de son sourire d'enfant innocent, mais…

(C'est un sourire sincère…)

Un sourire qui fait chaud au cœur.

Soudain, ce visage souriant s'approche du mien.

Une chaleur intense comme jamais se répand dans mon dos et mes bras.

Je réalise que Ryôma m'a serrée contre lui.

Mon sang ne fait qu'un tour.

" Ryôm… "

Ma stupeur est telle que ma voix ne sort pas.

Les bras autour de moi se resserrent…

Le dos visiblement plus sensible qu'à l'ordinaire, je sens mes épaules tressaillir à son contact.

Mais ce n'est pas désagréable.

J'ai l'impression de flotter dans l'espace, mais je me sens étrangement calme d'un autre côté.

Je laisse Ryôma m'éteindre sans rechigner.

Sa voix grave résonne au creux de mon oreille.

" Merci…

Merci du fond du cœur… "

" … ! "

C'est la première fois qu'un homme murmure ainsi à mon oreille, comme c'est la première fois que je me laisse enlacer de la sorte.

Je ne savais pas à quel point on pouvait se sentir bien dans les bras d'un homme.

(Ryôma…)

Tout en savourant cette douce chaleur en moi, je…

J'ai l'impression d'avoir enfin trouvé la réponse à cette question qui me hante depuis si longtemps.

(Cet homme compte énormément pour moi…)

Je ne saurais dire avec certitude si je suis amoureuse, mais…

(Ryôma est précieux pour moi.)

Tout doucement, je colle ma joue contre son torse.

Les battements de son cœur sont bruyants.

Comme les miens, ils sont rapides.

Au bout de quelques instants, Ryôma finit par me lâcher.

Je lève les yeux vers son visage et croise son regard. Ses joues sont légèrement rouges.

Nous nous sourions alors l'un l'autre.

 

" Je ne te l'ai pas encore dit, mais je dois partir à Satsuma. "

" Oui, Takasugi me l'a dit…

Tu dois fuir là-bas pour éviter d'être capturé par le shogunat, c'est ça ? "

" Oui, voilà.

Je ne sais pas quand je pourrai revenir ici. "

" Ah… "

 

" Mais je reviendrai, je t'en fais la promesse.

T'as intérêt à garder la forme jusqu'à mon retour, Saki.

Mange bien, dors bien et prends soin de ta santé. "

" D… D'accord… "

Sachant que j'ai perdu connaissance à cause de la fièvre il y a peu, sa remarque me met légèrement mal à l'aise.

Ryôma semble comprendre ce que je ressens. Sourire aux lèvres, il me tapote gentiment le dos.

Quelques jours plus tard, Ryôma et Shôta prennent le bateau qui les mènera à Satsuma.

Maintenant qu'il m'a promis de revenir, je suis déterminée à l'attendre patiemment.

Je prierai tous les jours pour que rien de mauvais ne lui arrive.

Cependant, mes prières sont vaines.

Quelques mots après son départ, j'ai vent d'une bien triste nouvelle. 
 

 

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