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Keiki / Chapitre 2

Hier, Keiki m'a dit où Shôta se trouvait.

Je n'ai pas attendu pour demander la permission de sortir à Akinari, et me voilà en route pour le retrouver.

(Je devrais être sur le bon chemin, là.)

Selon Keiki, Shôta logerait dans une auberge un peu éloignée de Shimabara.

Sous la lueur écrasante du soleil, je marche en observant la carte.

Je finis par arriver face à une bâtisse qui semble être l'endroit que je cherche.

(C'est ici ?)

J'observe l'établissement en gardant mes distances, mais n'aperçois aucun employé dans les parages.

Soudain, je repère un client sur le point d'entrer dans l'auberge.

Je décide de lui demander s'il s'agit du bon endroit.

" Euh, excusez-moi… "

" Hmm ? Quoi donc ? "

" Ha ! "

Je m'exclame involontairement en découvrant le visage de mon interlocuteur.

(C'est le type qu'on a vu quand on est arrivés à cette époque, non ?)

" … ? "

Cependant, il ne semble pas me reconnaître.

(Il m'a déjà oubliée ?)

Après tout, il ne m'a vue que quelques secondes, et plus d'un mois s'est écoulé depuis.

C'est normal qu'il ne se souvienne pas de moi.

Je m'apprête à reprendre la parole, lorsque soudain…

" Saki !? "

Je sursaute au son de cette voix qui résonne.

Face à moi, mon ami Shôta dans une tenue traditionnelle japonaise.

" Sh… Shôta ?!

Ouf… Tu étais donc sain et sauf ! Tu n'es pas blessé ? "

En me voyant courir vers lui pour lui prendre la main, Shôta me sourit d'un air jovial.

" C'est à moi de te poser la question ! Tout va bien pour toi ? "

" Oui ! "

 

L'homme à côté de nous, lance un regard interrogateur à Shôta.

" Quoi, vous vous connaissez ? "

" Mais qu'est-ce que tu dis ? Tu l'as déjà rencontrée, pourtant ! "

 

" Ah oui ? "

 

L'homme m'examine plus minutieusement à la remarque de Shôta.

Au bout de quelques instants, il tape des mains et se fend d'un grand sourire.

" Oooh !!! Tu es la fille qui portait ces vêtements étranges, l'autre jour ! "

" En effet. Ça fait un moment. "

 

" Tu l'as dit ! Avec ce kimono, je ne t'ai pas reconnue !

J'étais tellement absorbé par ta tenue l'autre fois que je n'ai pas vu correctement ton visage. "

 

Il s'approche alors de moi avec des étoiles dans les yeux.

" En tout cas, t'es plutôt mignonne quand on y regarde bien ! "

" Qu… Mignonne ? "

Je me sens rougir jusqu'aux oreilles.

" Je comprends pourquoi Shôta retournait ciel et terre pour te retrouver. "

Ces mots me font rougir de plus belle.

(Hein ? Shôta retournait ciel et terre pour moi ?)

" Hum… C'est normal d'essayer de retrouver mon amie, non ? "

" Oui, il a raison ! "

Embarrassée, je vais dans le sens de Shôta, après un bref coup d'œil vers lui.

" Vraiment ? Quand je t'ai recueilli, t'étais prêt à partir en croisade tout seul contre ces rônins… "

 

" Raaah ! C'est bon, n'en dis pas plus !

Saki, discutons un peu de ce qu'on va faire à l'avenir. "

" O… Oui. "

 

Shôta me prend la main et veillant à ce que l'homme encore tout sourire ne nous taquine plus… Il m'entraîne à l'intérieur de l'auberge.

Quelques minutes plus tard…

" Heeeein ?!

Ryôma Sakamoto ? Tu veux dire… "

Pour la troisième fois, je m'exclame de surprise dans la chambre de Shôta.

" Oui, il s'agit du fameux Ryôma. "

Shôta acquiesce d'un air quelque peu… mystique.

Si j'en crois ce qu'il dit, cet homme jovial qui l'accompagne serait Ryôma Sakamoto, un célèbre samouraï.

(Mais je ne me souviens pas exactement de ce qu'il a fait, à vrai dire…)

Quelque peu embarrassée de mes connaissances très limitées en histoire, je décide de demander à Shôta ce qu'il a vécu ce mois-ci.

C'est Ryôma qui a sauvé Shôta lorsque Mibu Rôshigumi était sur le point de l'attraper.

Mon ami a voulu se lancer à ma rescousse, mais Ryôma l'en a empêché en disant que c'était trop dangereux.

Et depuis, il a passé son temps à s'acquitter de corvées pour Ryôma tout en me cherchant.

Je lui explique à mon tour que Keiki m'a sauvée et que je travaille depuis dans une ageya.

M'entendre dire que j'étais courtisane a d'abord surpris Shôta et il a tenté de m'arrêter.

Cependant, il a fini par se calmer lorsque je lui ai expliqué quel genre de travail je faisais exactement.

Il semble que Ryôma ait accepté de le garder avec lui à l'avenir.

Ainsi, ni lui, ni moi ne nous retrouverons à la rue.

" Je vois… C'est rassurant de te savoir en sécurité, Saki. "

" Oui. Keiki et Akinari sont des gens bons. Et les autres filles de l'okiya aussi. Ça devrait le faire.

Mais plus important…

On a bien voyagé dans le temps, on est d'accord ? "

" Je crois bien…

J'ai suivi Ryôma dans divers endroits en ton absence, et…

Je n'ai vu ni bâtiments modernes, ni poteaux électriques, ni voitures.

C'est trop bien fait pour être des décors de film. "

" C'est bien ce que je me disais… "

 

Je pousse un soupir.

Nous parlons ensuite de comment nous pourrions faire pour rentrer chez nous.

La seule piste que nous ayons est cet appareil photo…

L'espère de boîte en bois que nous avons touché dans la boutique.

Mais quand nous sommes arrivés ici, cet appareil avait disparu…

En attendant de savoir où il se trouve, nous décidons donc de vivre chacun de notre côté, pour multiplier nos chances.

Mais ce n'est pas tout. Nous décidons aussi de ne dire à personne que nous venons du futur.

Personnellement, je n'y avais pas vraiment réfléchi.

Mais Shôta dit qu'en plus de nous prendre pour des gens bizarres, on nous soupçonnerait de manigancer quelque chose…

Dans le pire des cas, on pourrait nous arrêter, voire nous tuer.

(Il a raison. Il n'y a qu'à voir le jour de notre arrivée ici.

Hijikata et ses hommes m'ont capturée à cause de mes vêtements occidentaux.)

En plus, il paraît qu'ils sont aussi à la recherche de Ryôma.

En restant à ses côtés, Shôta est également en danger.

Son récit m'a fait réaliser à quel point cette époque est dangereuse, aussi ai-je nerveusement acquiescer lorsqu'il m'a demandé de ne pas dire d'où l'on venait.

" Vous avez terminé ? "

Ryôma vient de rentrer après pris son repas. Juste au moment où nous terminions de discuter.

" Ah, oui. Désolée d'être restée si longtemps. "

Je corrige ma posture en m'excusant platement.

Maintenant que je sais qu'il est si célèbre, je me sens nerveuse face à lui.

Mais lui, complètement à l'opposé de moi, se contente de sourire chaleureusement.

" Allez, pas de manières avec moi. "

" Mais sinon, quand est-ce que tu te décideras à faire des présentations en bonne et due forme ? "

 

" Quand tu arrêteras de faire des plaisanteries foireuses. "

" Bref. Il s'agit de Saki, la fille que je cherchais. "

" E… Enchantée ! Je m'appelle Saki. "

Je corrige à nouveau ma posture en me présentant.

" Merci du fond du cœur d'être venu en aide à Shôta. "

Lorsque je relève la tête, je m'aperçois que Ryôma sourit en rougissant un peu.

" Tu me mets dans l'embarras, à me remercier si poliment. "

" Mais Shôta travaille dur et m'a été d'une grande aide. Nos sentiments sont réciproques. "

 

 " V… Vraiment ? "

Cette fois-ci, c'est Shôta qui sourit d'un air embarrassé.

" Hi hi… "

Un sourire se forme naturellement sur mon visage.

(Ryôma a l'air gentil, c'est rassurant. Je suis sûre que Shôta se portera à merveille avec lui.)

Me voilà soulagée.

Après avoir dit au revoir à Ryôma et Shôta, je quitte l'auberge pour retourner à l'okiya.

Plusieurs jours plus tard…

Keiki est venu me rendre visite pour la première fois depuis longtemps, mais en tant que client à l'ageya, cette fois.

Il était très occupé ces temps-ci, mais voilà qu'il a enfin un temps mort.

C'est la première fois qu'il fait appel à moi pour un banquet à l'ageya…

" Merci, Keiki ! Grâce à toi, j'ai pu revoir Shôta. "

Ce sont les premiers mots que je prononce après l'avoir salué en entrant.

" Il se portait bien ? "

" Oui ! Un homme bienveillant l'a pris sous son aile. Il allait très bien. "

" Je vois. Je suis content pour toi. "

Keiki me retourne mon sourire.

" Mais si tu es encore là… C'est que vous n'avez pas pu rentrer chez vous, j'imagine ? "

Il me pose la question en plissant légèrement les yeux.

(… !)

Hors de question que je lui dise qu'on ne sait pas comment rentrer dans le futur.

Le cœur battant la chamade, j'acquiesce calmement.

" En effet… La situation est un peu… compliquée. "

" Oh, je vois. "

Il se fend d'un nouveau sourire.

Quant à moi, je sens que je commence à perdre mon calme face à ce regard…

J'ai promis à Shôta de ne rien dire. Il est hors de question que je dévoile la vérité.

Ne sachant que dire, je garde le silence.

" Pas besoin de prendre un air si grave, Saki. "

" Ne t'inquiète pas, je ne t'en demanderai pas plus. "

Keiki se fend d'un sourire et porte son verre de saké à sa bouche.

" On a tous nos petits secrets. "

" Et puis, une fille voilée de mystère… Ça donne encore plus de charme. "

" Qu… "

Je rougis en un éclair, arrachant un petit rire à Keiki.

" Tu peux tout aussi bien rester ici, si tu le veux. "

Ce disant, il plonge son regard dans le mien.

(… !)

Mon cœur bondit dans ma poitrine.

Je sais pertinemment qu'il dit ça pour me taquiner, mais je ne peux m'empêcher de rougir de plus belle.

Sans détacher son regard malicieux de moi, il me touche la joue du bout de son index.

" Tu pourrais rester à l'okiya, et je ferais de toi ma tayû personnelle. Qu'en dis-tu ? "

[Tayû = courtisane de premier ordre. Le plus haut rang qu'une courtisane puisse atteindre. Un rendez-vous avec elle nécessitant beaucoup d'argent et une procédure particulière, tant ses compétences sont élevées.]

 

" Qu… Hein ?!

M-Mais non, voyons ! Comme si je pouvais devenir tayû ! "

 

" Je pense que tu en es capable. "

Keiki me dit ça, sourire aux lèvres.

" Mais ma promesse de t'aider à rentrer chez toi n'était pas des mots dans le vent.

Si je trouve une piste pour t'aider, je t'en ferai part. "

 

Il prend l'éventail pendu à sa ceinture et le fait battre d'un mouvement élégant.

Je ventile également de mes mains la joue qu'il a touchée pour chasser mes bouffées de chaleur.

" Oh… "

Quelque chose vient de me revenir à l'esprit.

" Dans ce cas… Est-ce que je peux te demander quelque chose ? "

 

" Quoi donc ? "

(Euh… Si ma mémoire est bonne, l'ancêtre de l'appareil photo s'appelait daguerréotype.)

La photographie est quelque chose de très rare et cher à cette époque.

Il arrive souvent que les gens ne sachent pas ce qu'est un appareil photo.

Tout en me rappelant la description de Shôta, j'essaie de reproduire sa forme avec mes mains.

" Nous cherchons un dispositif de cette taille environ. Il permet de prendre des photogrammes.

Avec ça, nous pourrons peut-être rentrer chez nous… "

 

" Oh, tu veux parler d'une chambre photographique ? "

 

Keiki semble avoir tout de suite compris.

" Oui, voilà, une chambre photographique. On appelle ça un appareil photo, par chez moi.

Est-ce que tu sais quoi que ce soit à ce propos ? "

Keiki lève les yeux vers le plafond, l'air pensif.

" Un appareil photo, hein ? C'est le mot qu'emploient les étrangers, il me semble. "

" Je connais quelqu'un qui étudie la photographie. Je lui demanderai à notre prochaine rencontre. "

" V… Vraiment ? Ce serait formidable ! "

 

(Je ne retrouverai pas cet appareil photo facilement, mais au moins, j'ai une piste.)

Soulagée, je lance un regard vers Keiki.

(Keiki est vraiment quelqu'un de mystérieux…

Ce serait malpoli de le qualifier de frivole, mais…

Il est toujours détendu et plaisantin. Et pourtant, j'ai l'impression que ce n'est pas tout.)

 

Soudain, je reviens à moi lorsqu'il pose son verre sur la table.

" Bien, restons-en là à ce sujet.

Montre-moi le fruit de ton entraînement, Saki ! "

" Ah, oui ! "

J'acquiesce et sors mon shamisen de sa boîte.

Plectre en main, je lance un coup d'œil furtif vers Keiki avant de commencer.

" Si tu t'avises de te moquer comme la dernière fois, je me mettrais en colère ! "

" Tant que tu ne me lances pas un regard intense, ça devrait aller. "

Je détourne le visage en prenant un air boudeur.

Le temps passe et nous voilà au mois d'août.

La manière dont on compte les semaines et les mois diffère de mon époque, ici.

Si j'étais dans le présent, le mois d'août serait en plein cœur de l'été.

Mais les températures commencent déjà à baisser, là.

Un beau jour…

" Hein ? Ils ont été chassés ?! "

" Oui. Tous les hommes de Chôshû ont été bannis ! "

Je viens de demander à Akinari ce qu'il se passait, car l'agitation régnait à Shimabara ces derniers temps.

Je ne comprends pas tous les enjeux de la situation, mais il paraît que les hommes du clan Chôshû ont été chassés de Kyôto il y a quelques jours.

Cependant, la plupart des habitants de la ville semblent être de leur côté.

Même Hanazato semble triste, car ces hommes ne viendront plus à Shimabara, désormais.

(C'est donc de ça que tout le monde parlait récemment…)

" Bah, ça ne te concerne pas vraiment, Saki. Inutile de t'en soucier.

Mais sache que la tension règne en ville.

Tâche de ne rien faire qui puisse te mettre en danger. "

" D'accord… "

(La tension règne en ville, hein ? Je me demande si c'est si dangereux que ça.)

 

Une fois sortie de la chambre d'Akinari, c'est le visage de Keiki qui apparaît dans mes pensées.

Je ne l'ai pas vu depuis le début du mois. À croire qu'il est très occupé.

(Il me manque un peu…)

Même s'il passe son temps à me taquiner, je m'amuse beaucoup avec lui et il a le don pour me faire sourire.

(J'espère qu'il reviendra quand tout ce sera calmé.)

Sur cette pensée, je commence à me préparer pour le banquet du soir.

Fin août, Keiki revient enfin à l'okiya et je commence enfin à m'habituer à la vie ici.

Aux côtés de Ryôma, Shôta passe me voir de temps à autre, mais semble très occupé.

C'est alors que viennent l'automne, puis l'hiver.

Début décembre, Keiki me rend visite de plus en plus souvent, mais…

Par un jour d'hiver, je lève les yeux vers une certaine bâtisse.

Il s'agit de la garnison de Shinsengumi. C'est là que vivent Hijikata et ses compagnons.

La plaque d'entrée de la garnison indique : 'Manoir du Seigneur Matsudaira de Higo'.

Puis en dessous : 'Garnison de Shinsengumi'.

Ils s'appelaient Mibu Rôshigumi lorsque je suis arrivée à cette époque, mais ils ont abandonné ce nom pour Shinsengumi vers fin septembre.

(Hijikata et Okita étaient donc bien ceux de Shinsengumi, hein ?)

Je regarde fixement l'inscription face à moi.

Au bout de quelques instants, le motif de ma visite me revient, et je m'approche de l'entrée.

" Il y a quelqu'un ? "

" Oh, mais c'est Saki !  "

C'est Okita qui est venu m'accueillir.

Je le salut poliment avant de lui tendre le paquet que je tiens dans les mains.

" Je suis venue vous rendre ça.

Merci beaucoup. Et désolée de l'avoir gardé si longtemps… "

Il s'agit d'un kimono.

Le jour où ils m'ont emmenée à la garnison et où Keiki m'a sauvée…

Hijikata et ses compagnons m'ont prêté ce kimono, car mon uniforme attirait trop l'attention.

Je me suis changée dès mon arrivée à l'okiya, mais j'ai complètement oublié de le rendre.

C'était peu avant l'été, cela fait environ six mois, donc.

" Je ne m'en suis souvenue qu'hier. Je suis vraiment désolée… "

 

Je lui remets également une boîte de confiseries que j'ai achetée pour me faire pardonner.

Okita la saisie en souriant.

" On ne s'en souvenait pas non plus, je te rassure. Tu n'as pas à t'en faire. "

" Mais je te remercie d'avoir pris la peine de te déplacer. Je le rendrai plus tard. "

Le kimono dans ses bras, Okita fixe la boîte de confiseries en souriant avant de relever la tête d'un coup.

" Au fait, comment va Keiki ? "

Je fronce légèrement les sourcils à sa question.

" Euh… Il a l'air épuisé ces derniers temps. Il lui arrive même d'avoir des vertiges, parfois. "

" Vraiment ?! "

Je hoche la tête tandis qu'Okita me regarde curieusement.

Keiki me rend parfois visite depuis le début de l'hiver.

Cependant, il n'a pas l'air en forme ces derniers temps.

Enfin, je dis qu'il me rend visite, mais…

Ses passages se limitent à quelques échanges de mots avec Akinari et moi. Il ne reste jamais longtemps.

" Son travail a l'air de le tenir bien occupé. Je m'inquiète un peu… "

" Le connaissant, lui dire de se reposer ne sert à rien, pas vrai ? "

" Exactement ! Il me dit toujours que tout va bien en souriant.

Il fait parfois appel à moi à l'ageya, en disant qu'il s'inquiète et qu'il fait ça pour veiller sur mes progrès…

Mais il devrait plutôt se soucier de sa propre santé. "

Je parle tout en me remémorant son visage de ces derniers temps.

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" Décidément, c'est un vrai gamin. "

" Hiii ! "

Je sursaute en entendant cette voix.

 

" Salut, Hijikata ! "

Okita sourit calmement en apercevant Hijikata.

Ce dernier ignore superbement ma surprise, mais je l'interroge :

" Pourquoi un gamin ? "

Ma question finit par attirer son attention.

" Keiki a juste envie de te voir. "

" Hein ? "

Je ne comprends pas ce qu'il veut dire.

J'entends Okita acquiescer.

" Ouais. "

" Il dit qu'il s'inquiète pour toi, mais il fait surtout ça parce qu'il a envie de te voir, Saki. "

" … "

 

" Sacré Hijikata. Tu as le don pour lire le cœur des autres excentriques. "

 

" Alors je devrais être capable de lire le tien aussi. "

 

" Je suis quelqu'un de tout à fait droit et honnête, moi. "

" C'est ça, cause toujours… "

Hijikata tend la main pour pincer la joue d'Okita.

Tout en l'esquivant, ce dernier remarque mon embarras et m'interpelle.

" Saki ? "

" … Euh… je… "

Je marmonne d'une voix étranglée, tête baissée.

" Bon, je vous laisse ce kimono. "

" … ? "

 

" Pardon de vous avoir importunés ! "

Je tourne les talons et m'échappe à toute vitesse vers l'okiya.

Après quelques instants à courir, une fois loin de la garnison…

Je me fige et repense à ce que m'ont dit Hijikata et Okita.

Keiki vient parce qu'il a envie de me voir ?

(Non, c'est impossible…

Fatigué comme il est à chaque fois, il ne se donnerait pas cette peine…

Je suis sûre que c'est parce qu'il a à faire avec Akinari.)

Plongée dans mes pensées…

Je reprends ma route en marchant tandis que le vent frais caresse mes joues encore chaudes.

Le temps passe encore, et je fête mon premier jour de l'An dans cette époque.

Les établissements de Shimabara sont fermés aujourd'hui.

Je suis allée au temple avec Hanazato et Ayame, puis nous avons fait la tournée du quartier pour transmettre nos vœux à tout le monde, mais…

" Ke… Keiki, tout va bien ? "

" Oui… Ça va… "

Début février, Keiki a fait appel à moi à l'ageya, mais il a le teint bien pâle.

En me voyant m'inquiéter, il se fend de son sourire habituel.

" J'ai terminé mon travail aujourd'hui. J'ai bien l'intention de me reposer. "

" Tu as raison, mais… Tu devrais moins te surmener, tu sais ? "

" Ouais, je s… "

Acquiesçant fébrilement, il tend la main vers son saké, mais…

" !!! "

En un éclair, il s'effondre sur le tatami.

" K… Keiki !

Keiki ! Qu'est-ce qui ne va pas ?! "

" Je t'avais pourtant dit de te reposer ! "

" Ha ha, désolé… "

Allongé sur un matelas, il se fend d'un sourire dénué de vigueur.

Nous nous trouvons désormais dans une chambre de l'okiya.

Tout en m'occupant de lui lorsqu'il a perdu connaissance, j'ai demandé au personnel de prévenir Akinari.

Le gérant est alors venu et, sous prétexte que l'on ne devrait pas causer plus de souci que ça à l'ageya, il a fait transporter Keiki en charrette jusqu'à l'okiya.

Ce dernier avait repris connaissance lorsqu'Akinari est venu, mais ce dernier n'a pas attendu pour partir chercher des médicaments.

En attendant, je reste dans la chambre de Keiki pour veiller sur lui.

Il doit vraiment être épuisé. Il a même un peu de fièvre.

" Tu te surmènes trop, Keiki. Tu dois prendre plus de repos. "

Ce disant, je pose une serviette trempée dans de l'eau fraîche sur son front.

" Tu devrais rester au calme et manger des aliments riches en nutriments. "

" On croirait entendre un médecin… "

Malgré le ton plaisantin de Keiki, j'acquiesce en souriant.

" En fait, ma mère est infirmière. "

 

Il me lance un regard interrogateur.

(Oh, ils ne savent pas encore ce qu'est une infirmière à cette époque ?)

" Euh… Disons qu'elle est l'assistante d'un docteur. "

Ces mots semblent lui parler un peu plus. Il semble intéressé.

" Comme je l'écoutais parfois, j'ai quelques connaissances en matière de premiers soins et de maladie. "

" Voilà qui est bon à savoir. C'est rassurant de te savoir à mes côtés, alors. "

" Non, mais tu dois quand même aller consulter un docteur !

Je ne suis qu'une novice, moi… "

 

" C'est bon, j'ai compris. J'irai en voir un demain. "

" J'y compte bien. "

Malgré qu'il a clairement dit ça à contrecœur, je me sens soulagée.

" Je suis vraiment inquiète pour toi, Keiki. "

" … "

L'espace d'un court instant, Keiki cesse de parler.

(… ? Ah !)

Je réalise alors ce que je viens de dire et rougis comme une tomate.

" Euh, mais… Il n'y avait pas de sens caché… Euh… "

" Je vois… "

" Merci, Saki… "

" … ! "

Keiki m'adresse un petit sourire.

Mon cœur se met à battre la chamade.

Sentant mes joues devenir plus rouges encore, je détourne le regard.

" Ah, au fait !

Akinari ne devrait plus tarder à rentrer, je vais le chercher ! "

Je me lève sur ces mots, et…

" Ouaaah ! "

À peine ai-je le temps de le réaliser que Keiki m'attrape par la main.

L'instant suivant, ma joue est collée à la sienne.

( ?!)

" Euh, Keiki ? "

Je tente de m'éloigner par réflexe.

Cependant…

" Saki… Tu veux bien rester comme ça un instant ? "

Sa voix, bien que teintée de fatigue, est infiniment douce et sereine.

(… Qu…)

Soudain…

Les paroles de Hijikata me reviennent à l'esprit.

' Keiki a juste envie de te voir. '

(Il est pourtant tellement épuisé…

Est-ce qu'il est vraiment venu juste pour me voir ?)

" … "

Je reste inconsciemment silencieuse et Keiki pouffe de rire.

" Parce que te savoir à mes côtés me rassure. "

" … ! "

Cette fois-ci, je sens mes joues chauffer comme jamais.

" D… D'accord… "

J'acquiesce malgré mon cœur qui semble sur le point d'exploser.

" Merci… "

Sa main se referme sur la mienne.

Sa respiration est calme, presque imperceptible.

Une douce chaleur émane de ses doigts entrelacés avec les miens.

J'ai d'abord ressenti de l'embarras à cause de cette proximité, mais étrangement, cela s'est transformé en une sensation agréable.

Puis le temps s'écoule…

Jusqu'à ce qu'Akinari revienne et que sa voix retentisse de l'autre côté de la porte, Keiki et moi restons collés l'un à l'autre.

Une dizaine de jours plus tard.

Tandis que je fais le ménage dans le couloir de l'okiya, j'aperçois Keiki et Akinari discuter.

" Il n'y avait pas un autre moyen ? Ne dis pas que je ne t'avais pas prévenu, en parlant si imprudemment à un tel rassemblement. "

" Hmm… Non, je n'avais pas d'autre choix, cette fois-ci.

Sérieusement, si je ne bois pas, je ne sais pas comment continuer. "

 

" … "

Akinari transperce Keiki d'un regard dur, et ce dernier lui répond sans énergie.

" J'ai tout donné, alors tu pourrais te montrer un peu moins avare en louanges, Akinari. "

" Je ne suis pas amateur de flatteries. "

 

(De quoi est-ce qu'ils parlent ? Il s'est passé quelque chose au travail de Keiki ?)

Je leur lance un regard interrogateur, curieuse au sujet de leur conversation.

(Mais Keiki allait mal il y a encore quelques jour de ça…

Et voilà qu'il parle d'avoir un coup dans le nez ? Il a la gueule de bois ?)

Après son malaise, Keiki s'est bien rendu chez un médecin et a récupéré.

Je me demande s'il a bu au point de faire une rechute.

(Si j'en crois ces mots, il a fait de son mieux pour faire je ne sais quoi.

Je n'ai pas envie de le voir perdre à nouveau connaissance…

Je vais lui apporter de l'eau pour l'aider à récupérer.)

Je tourne les talons et me dirige vers la cuisine.

Nous voilà en mars.

Keiki semble enfin se sentir mieux, et il a repris des couleurs.

Sa gueule de bois de l'autre fois n'était rien de grave, et il n'a pas fait de rechute depuis.

Rassurée à ce sujet, voilà que ce soir encore, je suis avec Ayame et Hanazato.

Nous sommes toutes réunies à un banquet à l'ageya.

Mais après un certain temps, le gérant l'appelle à travers la cloison.

Le client suivant est arrivé plus tôt, et il serait déjà en train d'attendre Ayame.

Du coup, c'est à moi d'aller le faire patienter en attendant qu'elle finisse son travail ici.

" Bonsoir. Je me nomme Saki, je viens au nom d'Ayame… "

Ce disant, j'entre dans la salle en m'inclinant révérencieusement.

C'est alors que…

" Oh ? "

" Ha ! "

Au moment où mon regard croise celui du client en question, nous sursautons tous les deux de surprise.

" Toi ! T'es la fille que j'ai vu à l'okiya ! "

 

(C'est l'homme qui jouait du shamisen le jour de mon arrivée à Shimabara…)

Si ma mémoire est bonne, je l'avais vu par la fenêtre de l'okiya.

Même si ça n'avait duré qu'un bref instant, l'homme se souvient de moi.

" B… Bonsoir. Ça fait longtemps. "

Ça fait bizarre de dire ça, alors qu'on ne s'est jamais parlé.

L'homme me sourit en posant sur moi un regard intense.

" T'es devenue une femme digne de ce nom. J'ai failli ne pas te reconnaître ! "

" Qu… M… Merci. "

 

" Inutile de me remercier. Je ne fais que dire la vérité. "

Malgré ma gêne, l'homme me répond d'un air amusé.

(Ouf, il a l'air gentil…)

Il arrive parfois que je tombe sur des clients saouls ou de mauvaise humeur.

J'étais donc un peu nerveuse en arrivant, mais me voilà soulagée de constater qu'il n'est pas de ceux-là.

" Bien, M. Mitani. Je vous sers un peu d'alcool ? "

Le gérant de l'établissement m'a donné son nom avant que je n'entre.

Soudain…

" … Takasugi. "

L'homme plonge son regard dans le mien.

" Hein ? "

" Je m'appelle Shinsaku Takasugi. Mitani est un faux nom. "

" Ah oui ? "

(Pourquoi utiliser un faux nom ?

Enfin, on a tous nos petits secrets.)

Bien que curieuse, j'acquiesce sans poser de question.

" Et je viens du domaine de Chôshû. "

" D'accord. "

 

(Hmm ? J'ai déjà entendu ce nom de la bouche d'Akinari par le passé…)

Mais j'ai beau essayer de m'en souvenir, ça ne me revient pas.

En tout cas, Takasugi est gentil, et je me fiche de savoir d'où il vient.

Et tandis que j'attends la suite de ce que Takasugi a à dire…

" T'es vraiment marrante, toi ! "

" Kyah ! "

Il me met une tape amicale dans le dos en riant, si bien que je manque de faire tomber la bouteille de saké.

" Désolé de t'avoir testée. "

(Testée ? De quoi est-ce qu'il parle ?)

" La première fois que je t'ai vue, j'ai cru que Yoshino-tayû s'était réincarnée. Mais t'as un caractère complètement différent ! "

" Cela va de soi, mais bon… "

Je ne vois pas ce qui l'amuse tant, mais je tente de suivre la conversation malgré tout.

Yoshino-tayû est une courtisane qui vivait à l'okiya où je vis jusqu'à il y a peu.

Elle serait décédée suite à une maladie.

Nombre de gens me disent que je lui ressemble lorsque je suis maquillée et vêtue de ma tenue de courtisane.

(Mais tayû est le rang le plus élevé que peut atteindre une courtisane.

C'est normal que je sois différente d'elle.)

Je me tourne vers Takasugi pour lui dire ce que j'en pense.

" C'est normal que nous soyons différentes. La tayû est quelqu'un de très respectable, n'est-ce pas ? "

 

" Hmm ? Quoi, tu ne sais pas ça, alors que tu es courtisane ?

La tayû de Shimabara n'est pas juste 'respectable'.

Elle n'a pas que la beauté pour elle.

Elle peut évidemment jouer du shamisen du koto, danser ou chanter.

Sans parler des arts du thé, de l'encens, de la calligraphie et de la poésie.

Elle se doit de maîtriser tout ça. "

" V… Vraiment ? Tant que ça ?! "

J'écarquille les yeux en entendant Takasugi énumérer tous les arts que doit maîtriser la tayû.

(Je peux danser ou jouer de la musique, mais bon… Les arts du thé et de la calligraphie aussi ?!)

" Évidemment. Même le shogun et la famille impériale se déplaceraient pour venir voir une tayû ! "

" Qu… vraiment ? "

" Oui. C'est pour ça qu'on ne peut pas attribuer ce titre à la légère à n'importe quelle courtisane. "

" Certes… "

 

(Je ne savais pas qu'une tayû était ce genre de personne…)

L'apparence est le seul point commun que je dois avoir avec Yoshino-tayû…

(Il m'arrive encore de jouer faux au shamisen ou de me tromper quand je danse…)

Takasugi rit à nouveau et me remet une tape amicale dans le dos.

" Bah, ne t'en fais pas. Tu es qui tu es. "

" Ça me va très bien que tu ne sois pas tayû. Je suis amplement satisfait ! "

" V… Vraiment ? "

" Ouais ! "

Le sourire de Takasugi finit par déteindre sur moi.

Par la suite, je lui montre ce dont je suis capable en matière d'arts du divertissement en attendant Ayame.

Apparemment il est particulièrement doué au shamisen, si bien que le banquet ressemble plus à une leçon qu'autre chose.

Selon lui, mes progrès sont énormes vu le peu de temps que j'ai passé à m'entraîner.

Ses encouragements ont réussi à me redonner confiance en moi.

Nous passons ainsi un moment paisible et éphémère…

Sans savoir que quelques mois plus tard…

Une terrible tragédie frapperait les hommes de Chôshû.

 

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