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Keiki / Chapitre 7

Il ne souhaite pas que je devienne tayû.

Après avoir entendu Keiki dire ça, j'ai continué d'assister à mes leçons.

Je l'ai fait tout simplement parce que je ne sais pas ce qu'il me reste d'autre.

Je n'ai pas trouvé le courage d'en parler directement à Keiki ou à Akinari.

Le temps s'écoule ainsi, sans que je n'en dise mot à personne.

Le printemps touche à sa fin, et les rayons du soleil estival filtrent à travers la fenêtre.

" Bonjour. Je viens au nom d'Ayame… "

" Saki ! Ça fait un bail ! "

" Ça oui ! "

Les deux sourires que je découvre en entrant me remettent immédiatement de bonne humeur.

" Ryôma ! Shôta ! " 

 

Shôta m'écrit de temps à autre, mais je ne l'avais pas vu depuis bien longtemps.

Après l'incident des portes interdites, Katsu, le mentor de Ryôma, s'est fait bannir du bakufu.

Les exercices militaires navals ont aussi été interrompus il y a quelques mois.

" J'ai voulu emprunter des navires aux pays étrangers après ça, mais ça n'a pas marché. "

Ryôma semble tout de même avoir fait tout son possible pour trouver une solution.

Le voir rire aussi gaiement est agréable.

" Et maintenant, on va devoir se rendre à Satsuma. "

" Oui. On ne sais pas quand on pourra revenir.

Il paraît que ta réputation est montée en flèche ces derniers temps, Saki.

Je voulais voir ça avant de partir. "

" Tu as été encore plus éblouissante que ce disent les rumeurs. Pas vrai Shôta ? "

" Qu… O… Oui, c'est vrai.

Tu es vraiment belle. "

 

En les voyant me complimenter en rougissant, je rougis à mon tour et les remercie.

Leurs paroles me font plaisir.

Cependant, quand je songe à la personne pour qui j'ai voulu devenir belle, je ressens comme une pointe au cœur.

Au moment où Ryôma annonce son départ, Shôta lui dit de partir devant et reste un instant en tête-à-tête avec moi.

" Saki… "

Sa voix me paraît étranglée. L'expression de son visage est sombre.

" Beaucoup de choses vont changer dans un avenir proche. "

" Beaucoup de choses ? "

" Oui. Tu as déjà entendu parler de l'alliance Satchô ? "

" Ça me dit quelque chose.

Si ma mémoire est bonne, elle va naître de la réconciliation entre Satsuma et Chôshû… "

Je parle en essayant de me rappeler ce que disaient nos cours d'histoire.

" Ah, je m'en souviens ! C'est Ryôma qui est à l'origine de tout ça, non ? "

 

" Oui. "

Shôta hoche la tête en souriant.

(C'est pour ça qu'ils se rendent à Satsuma…)

" Cela dit, il y aura pas mal d'obstacles en chemin, et il faudra un certain temps pour que l'alliance se forme vraiment.

Mais suite à ça, Ryôma accomplira de grandes choses.

Tout ce que je peux faire pour lui est de simples corvées, mais…

J'ai l'intention de faire tout mon possible pour l'aider. "

" …  "

Shôta se fend d'un sourire aussi gai que celui de Ryôma.

Il s'est trouvé un objectif et y est complètement dévoué.

" Tu admires vraiment Ryôma, hein ? "

" Oui. "

Aucune hésitation ne réside dans sa réponse.

Je me mets à sourire à mon tour.

" À propos de ce que disait Ryôma tout à l'heure… Il a raison, on ne sait pas quand on pourra revenir.

Je ne reviendrai pas à Kyôto pendant un certain temps. Désolé… "

" T'inquiète, tu as tout mon soutien ! Alors fais de ton mieux, Shôta. "

Il reprend alors d'une voix teintée de soulagement.

" Merci, Saki. "

" En ce moment même, le bakufu essaie de pousser Chôshû à se montrer plus obéissant.

Mais avec Ryôma, ça devrait bien se passer.

Si l'alliance Satchô se forme, ils pourront gagner contre le bakufu. "

Je l'écoute avec le sourire, mais à ces mots…

" Qu… "

Mon sang ne fait qu'un tour.

" Saki ? Quelque chose ne va pas ? "

" Shôta…

Qu'est-ce que tu veux dire par 'gagner contre le bakufu' ? Il va encore y avoir une guerre ?

Ça a un rapport avec Keiki ? Qu'est-ce qu'il va devenir ? "

" … !

T… T'en fais pas, Saki ! "

 

Shôta répond à la hâte à ma série de questions.

" Je ne sais pas exactement ce qu'il va se passer par la suite, mais…

Ryôma n'essaie pas de renverser le bakufu. Il essaie de changer leurs méthodes.

Je suis sûr que ça ne causera pas de tort à Keiki ! "

" Ah… Bon… "

Je hoche la tête et prends une profonde inspiration pour me calmer.

" … "

Shôta me regarde d'un air embarrassé.

" Saki… À tout hasard…

Est-ce que tu… aimes Keiki ? "

" … ! "

Tout en soutenant son regard, je garde le silence.

Keiki m'a sauvée.

Il m'a dit que j'étais belle à chaque fois qu'il m'appelait à l'ageya…

… et aussi qu'il n'était pas enchanté par le fait que je devienne tayû.

" Je… "

Toujours en proie à un tourbillon chaotique d'émotions, je sens ma gorge se nouer et des larmes se former aux coins de mes yeux.

 

" D… Désolé de t'avoir demandé ça !  "

 

Shôta me prend les mains. Ses yeux me disent que je n'ai pas besoin de répondre.

" Mais je pense que tout ira bien pour Keiki, ne t'inquiète pas ! "

" D'accord. Pardon… "

(Je fais n'importe quoi… Shôta n'est au courant de rien, et voilà que je me mets à pleurer devant lui…)

Je lutte pour ne pas fondre en larmes.

 

 " Ah, au fait ! "

Shôta tente de changer de sujet en reprenant gaiement la parole.

" J'ai trouvé un truc sympa, il n'y a pas longtemps…

Enfin, disons plutôt que je me suis rappelé d'un truc sympa. "

 " Rappelé ? "

" Ouais. Tiens, regarde. "

 

 " … ! "

Il me montre alors un stylo à bille des plus ordinaires.

Bien évidement, ce n'est pas le genre d'objets que l'on trouve au Japon de cette époque.

" C'est un stylo à bille, non ? Tu l'as trouvé où ? "

 

" En fait… Il était dans la poche de mon pantalon ! "

 " Hein ?! "

 

Shôta me dit alors qu'il l'a retrouvé l'autre jour dans la poche de son uniforme de lycéen.

Lorsque Ryôma l'a recueilli, Shôta s'est tout de suite changé en kimono pour passer inaperçu.

Il a donc passé tout ce temps sans s'en rendre compte.

 

" T'avais pas du mal à lire mes lettres ? Je les écrivais à la plume, c'était vraiment galère !

J'utiliserai ce stylo la prochaine fois. Ce sera plus lisible ! "

" D'accord. "

Je lui souris. Je sais qu'il fait de son mieux pour me remonter le moral.

Il semble alors se détendre légèrement et remet le stylo dans sa poche.

" Et toi, Saki ? Tu n'as rien apporté ? Tu devrais vérifier, juste au cas où. "

" Oui… Bonne idée. "

Sur cette conclusion, j'accompagne Shôta et Ryôma jusqu'à la sortie.

(Mon uniforme ? Je l'ai nettoyé une fois, mais je n'ai rien trouvé…

Je n'ai pas fouillé les poches, cela dit.)

Je réfléchis tout en me préparant pour le prochain banquet.

Avant de remonter le temps, il me semble avoir confié mon sac et mon portefeuille à une copine assise sur le banc à l'extérieur.

(Mon portefeuille et mon téléphone ne m'auraient pas servi à grand-chose ici, de toute façon…

Mais je jetterai quand même un coup d'œil.)

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Quelques temps après le départ de Shôta, l'été est arrivé.

J'ai fouillé mon uniforme, mais il n'y avait absolument rien dans les poches.

Et peu de temps après…

Comme l'avait dit Shôta, une rumeur disant que le shôgun a quitté Edo pour marcher contre Chôshû circule à Kyôto.

D'abord inquiète pour Shôta et Ryôma, j'ai appris que la cour impériale avait mis les opérations en suspens.

Le shôgun et son armée sont désormais postés au château d'Osaka.

(Même si je suis un peu partagée, c'est rassurant pour Shôta et Ryôma…)

Keiki aussi semble pas mal occupé ces derniers temps, mais il continue de me rendre visite assez souvent.

Je ne lui ai toujours pas dit que j'avais entendu sa conversation avec Akinari.

Lui non plus ne m'a jamais dit qu'il n'était pas enchanté que je devienne tayû.

Alors, à chaque fois que je le vois, je suis partagée entre joie et douleur.

Je ne sais plus quoi faire.

Un beau jour…

" Moi ? "

" C'est ce que tu voulais, non ? "

Akinari me sourit en me voyant écarquiller les yeux.

Il vient de m'annoncer qu'il ferait bientôt de moi une tayû.

" Moi ? Une tayû ? "

" Même les clients me demandent pourquoi tu n'es encore qu'une simple shinzô.

Si c'est de toi dont il s'agit, je suis prêt à nommer la nouvelle tayû. "

" … M… Merci. "

Ma voix est dénuée de toute vigueur.

Plusieurs jours plus tard…

" Superbe ! "

Ma danse terminée, Keiki m'applaudit en souriant.

Je baisse la tête, quelque peu étourdie.

Aujourd'hui encore, Keiki a fait appel à moi à l'ageya.

Aujourd'hui encore, je n'a pu me résoudre à lui parler.

" Tu deviens plus douée de jour en jour, Saki.

Et dire qu'à chaque fois, je me dit que c'est impossible de devenir plus belle… "

" Mais à chaque fois que je te retrouve, tu réussis à me surprendre. "

 

Tout en murmurant, il m'attire contre lui.

" Un jour, je voudrais te prendre en photo dans ta tenue de tayû.

Tu seras merveilleuse. "

 

Il me parle sur un ton jovial sans cesser de siroter son saké.

Depuis que je lui ai parlé de l'appareil photo, Keiki s'est renseigné auprès de ses amis.

Aucun d'entre eux ne possède l'appareil que je cherche, mais ça a permis d'éveiller chez Keiki un certain intérêt pour la photographie.

Il est parti à la pêche aux informations pour apprendre à prendre des photos lui-même et il m'a promis qu'un jour, il trouverait l'appareil que Shôta et moi cherchons.

" … "

Je me suis contenté de lui sourire sans mot dire.

Keiki ne semble pas encore savoir que je vais vraiment devenir tayû.

Au final, c'est sans trouver le courage de lui parler que je laisse Keiki partir aujourd'hui.

Une fois encore.

 

" Saki, comment trouves-tu celui-là ? "

" Je suis sûre qu'il t'ira bien. "

Un mois s'est écoulé depuis qu'Akinari a annoncé qu'il ferait de moi une tayû.

Ayame et Hanazato sont désormais au courant.

Elles étaient folles de joie lorsqu'elles l'ont appris.

Pour fêter ça, Akinari nous a autorisées à sortir toutes les trois aujourd'hui.

Nous faisons la tournée des boutiques afin de trouver des échantillons pour mon kimono de tayû.

Nous nous rendons également dans des confiseries en cherchant des gourmandises qui plairaient aux clients.

Ensuite, les deux filles entrent dans une boutique d'antiquités, car elles veulent trouver un cadeau pour fêter ça.

Elles regardent les articles disposés ça et là tout en souriant.

(Ça me fait plaisir, mais je me sens coupable…)

L'attention de mes deux amies me fait chaud au cœur.

Mais à cause de mon hésitation quant à vraiment devenir tayû, je n'arrive pas à profiter de cette journée.

(Et puis cet endroit…)

Je balaye de regard l'intérieur de la boutique et pousse discrètement un soupir.

Il s'agit de l'endroit où nous sommes arrivés lorsque nous sommes remontés dans le temps.

C'est ici que tout a commencé.

Je me souviens encore de ma surprise en apercevant ces décors du passé.

Et ma rencontre avec Keiki…

(Ah là là, tous ces souvenirs…)

À l'époque, la seule chose qui me préoccupait était de survivre à cette époque.

Je passais du bon temps, à me faire taquiner jovialement par Keiki.

(Raaah, qu'est-ce que je devrais faire, bon sang ?!)

Cette fois-ci, c'est un long soupir qui est sur le point de m'échapper.

Soudain…

" … !!! "

J'écarquille les yeux et retiens mon souffle.

" … ? Qu'est-ce qu'il y a, Saki ? "

Hanazato semble intriguée en me voyant soudain me figer.

Je m'empresse de la rassurer.

" Ce n'est rien ! "

 

Ce disant, je m'accroupis et glisse ma main entre deux étagères.

Mes doigts rencontrent quelque chose de dur. Je m'empare de l'objet.

(C'est…)

Je me précipite derrière une autre étagère et vérifie que c'est bien ce dont il s'agit.

L'objet fait environ la taille de ma main.

Garni de plusieurs petits boutons, il dispose d'un écran au dos.

Il s'agit de l'appareil photo numérique que je pensais avoir laissé dans le futur.

(Je m'en souviens, maintenant…

Je l'avais laissé dans ma poche, ce jour-là !)

C'est mon père qui me l'avait prêté pour le voyage scolaire.

Ne l'ayant pas utilisé pendant que nous faisions les boutiques, je l'avais complètement oublié.

(Je suis tombée par terre quand on est remontés dans le temps…

Il a dû tomber et rester là tout ce temps !)

Entre deux étagères, il était caché derrière d'autres babioles.

Le personnel ne l'a apparemment jamais remarqué.

S'il était tombé par terre, quelqu'un l'aurait trouvé en faisant le ménage.

(C'est un miracle, ma parole !)

J'essuie la couche de poussière qui recouvre l'appareil, tout sourire.

Une seule pensée occupe mon esprit.

(Keiki s'intéresse à la photographie, en plus !

Même si ça implique de lui dire que je viens du futur, je pourrais prendre une photo avec lui !)

Toute excitée, j'appuie sur bouton ON de l'appareil.

(…)

Cependant…

J'ai beau attendre, l'écran ne s'allume pas.

" Tiens ? "

J'appuie encore et encore, mais rien ne se passe.

Deux ans se sont écoulés depuis ma venue ici.

Même sans l'utiliser, la batterie se vide d'elle-même.

Après tout ce temps, c'est impossible qu'elle soit encore chargée.

Et évidemment, il n'y a aucune prise de courant à cette époque.

L'appareil photo me paraît soudain bien lourd.

(Haaa…)

Je pousse un soupir exaspéré.

Hors de question que je laisse ça ici.

Je glisse donc ma trouvaille dans la poche de mon kimono.

Plusieurs jours plus tard…

Après avoir serré la ceinture qu'Ayame et Hanazato m'ont offerte, je me rends à un banquet avec Keiki.

L'an dernier, il m'a offert une épingle à cheveux que j'ai toujours portée.

Ma ceinture y était assortie.

Malgré mon moral au plus bas à cause de l'appareil photo…

Mes deux amies me disent avoir pris quelque chose qui s'accordait avec mon épingle, car je ne m'en sépare jamais.

Ça m'a tout de suite fait chaud au cœur.

Je les ai remerciées sincèrement, puis me suis rendue au banquet.

Après être entrée et avoir servi du saké à Keiki, je lui annonce avoir quelque chose d'important à lui dire et lui demande s'il a du temps à m'accorder.

Pas à l'ageya, mais plutôt dehors, car je veux prendre mon temps.

D'abord surpris, Keiki accepte rapidement avec plaisir.

 

Le jour de notre rendez-vous est arrivé. Nous sommes le 7 juillet.

L'an dernier, Keiki et moi regardions les étoiles ensemble à l'occasion de Tanabata.

Comme nous n'avions pas pu profiter du festival la dernière fois, Keiki m'a proposé de le faire aujourd'hui.

Après avoir obtenu l'autorisation d'Akinari, je me suis faite aussi belle que possible, et me voilà point de rendez-vous, toute nerveuse.

C'est alors que…

" Bonjour, Saki ! Je t'ai fait attendre ? "

" Non, pas du tout. "

 

Nous sommes devant la grande porte de Shimabara.

Je lui adresse un sourire en le voyant.

Les époques ont beau passer, un rendez-vous restera toujours un rendez-vous.

(Un rencard, oui… C'est bien ça.)

" Bon, on y va ? "

" D… D'accord ! "

 

Je lui emboîte le pas tout en rougissant.

Nous faisons alors le tour de la ville à pied.

Tanabata aura lieu ce soir, et des échoppes de rue sont installées ça et là.

Après avoir dégusté quelques sucreries, Keiki a même tenté un jeu de tir à l'arc, où il devait atteindre de petites cibles.

Un instant de pur bonheur.

Ce tout premier rencard avec Keiki me remplit de douces émotions.

Mais de peur de gâcher tout ça, je ne trouve pas le courage d'aborder ce dont je voulais lui parler.

Si bien que le jour s'écoule.

Il est bientôt l'heure de rentrer…

C'est au moment de faire une pause dans un champ fleuri que je prends la décision de me lancer.

(C'est décidé. Je vais lui parler.

Je vais annoncer à Keiki que je suis sur le point de devenir tayû.)

Après une grande inspiration, je m'arrête de marcher.

Keiki se retourne vers moi et me lance un regard interrogateur.

" Saki ? "

" … "

 

Je commence par baisser la tête…

Puis je la relève et commence à parler.

" Euh, je…

Je suis sur le point de devenir tayû. "

 

" … ! "

La lueur d'une certaine émotion traverse son regard.

 

" Ah oui ? C'est génial ! "

Il plisse alors les yeux de manière à dissimuler cette lueur.

" Félicitations, Saki !

Après tous ces efforts, j'étais sûr que tu réussirais. "

" Je suis vraiment fier de te voir réussir. "

Sourire aux lèvres, il me caresse affectueusement les cheveux.

Son expression regorge d'une beauté et d'une chaleur qui feraient fondre plus d'une femme.

" Menteur… "

Le mot est sorti tout seul.

" C'est un mensonge, n'est-ce pas ?

Tu ne voulais pas que je devienne tayû. "

 

" … ! "

Keiki reste bouche bée, visiblement surpris.

" Tu as dit que l'idée de me voir devenir tayû ne t'enchantais pas. "

" Tu m'as entendu ? "

Il se tait un instant, avant de reprendre.

" Pardon, Saki. "

(… !)

Ses excuses me crèvent le cœur.

Je n'ai pas mal compris ce qu'il a dit.

Et il n'a pas dit ça car il était de mauvaise humeur.

Keiki ne voulait vraiment pas que je devienne tayû.

" Dis-moi la vérité, Keiki.

Je ne peux pas devenir tayû tant que je n'en aurais pas le cœur net. "

" Saki… Ne fais pas cette tête. "

Il s'approche de moi et caresse le coin de mes yeux du bout des doigts.

Je réalise alors que des larmes s'y sont formées.

" Je te demande pardon.

Je… Je n'étais pas contre le fait que tu deviennes tayû. "

" Alors pourquoi ? "

Je répète ma question.

Keiki affiche alors un sourire mélancolique avant de répondre.

" Parce que tu n'as plus besoin de moi.

Tu vas pouvoir vivre ta vie sans moi.

Je me suis senti un peu… délaissé. "

(Qu…)

Je cligne plusieurs fois des yeux.

J'ai du mal à saisir le sens de ces paroles pour le moins inattendues.

" Délaissé ? "

Keiki hoche de la tête.

" Je me suis toujours senti seul, pour ainsi dire.

C'est probablement ce qui arrive, lorsqu'on naît Tokugawa et avec certains talents de surcroît.

Depuis ma plus tendre enfance, on a toujours placé beaucoup d'espoirs en moi.

J'ai même reçu une éducation spéciale.

Aujourd'hui encore, j'envie tous ces gosses que je vois jouer librement en ville. "

Keiki se fend d'un petit sourire en observant un papillon voltigeant au-dessus des fleurs.

" Le shôgun actuel a environ ton âge…

Et afin de lui donner la place de shôgun, on m'a fait adopté par la famille Hitotsubashi. "

" Adopté ?! "

 

" Oui.

Enfin… Le monde adulte regorge de toutes sortes d'intrigues.

Des gens qui ne m'ont jamais rencontré, se permettent même de me glorifier, en disant que moi, je pourrais remettre le bakufu sur le droit chemin.

Mais j'ai beau travailler pour le bakufu, ma solitude n'a jamais disparu.

On me soupçonne toujours de convoiter la place du shôgun, ou de fricoter avec le parti sonnô-jôi… "

M'enfin… Après tout ce que j'ai fait, c'est compréhensible.

Il y a certaines choses que j'ai méritées.

L'autre jour encore, lorsque j'ai marché contre Tengutô, j'ai dû ôter la vie à un homme envers qui j'avais une dette… "

" Il avait le même âge que mon père à sa mort.

Je n'ai pu sauver ni ceux qui m'ont soutenu, ni moi-même. "

Keiki baisse les yeux.

Au milieu des fleurs, sa silhouette est d'une beauté mélancolique.

" … ! "

Je savais déjà qu'il était épuisé par son travail.

Mais jamais je n'aurais pensé qu'il éprouvait de telles souffrances.

Je sens de nouvelles larmes se former aux coins de mes yeux.

" Tu es adorable, Saki…

 

En me voyant, il se fend d'un nouveau sourire.

" Quoi qu'il en soit, je me sentais seul.

Je ne pouvais compter sur personne.

Peut-être que je me suis vu en toi. "

" Hein ?! "

Je relève la tête, et sa main vient délicatement faire passer une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.

" Une fille seule, dans sa tenue étrange et séparée de son ami, sans le moindre endroit où aller. "

" Et entre les mains de Hijikata, en plus. Tu étais perdue, terrifiée. "

Il lâche un petit rire en évoquant ses souvenirs.

" Au début, j'étais simplement curieux à ton sujet. "

" Mais peu à peu, l'envie de te venir en aide s'est emparée de moi.

Je voulais être le seul à pouvoir comprendre cette fille qui se démenait toute seule.

Keiki murmure timidement.

Ses doigts, jusqu'alors derrière mon oreille, finissent par s'éloigner.

" Je me suis permis de penser que j'étais capable de te sauver de la solitude. "

 

" Mais en réalité, tu n'es pas du tout comme moi.

De nombreuses personnes t'entourent. Akinari, Ayame, Hanazato, les autres courtisanes et même tes clients…

Même ton ami d'enfance, je suis sûr qu'il venait te voir, car il se faisait du souci pour toi. "

" Tu peux parfaitement t'en sortir sans moi. "

" … "

 

Pendant un instant, je reste figée là, sans pouvoir dire quoi que ce soit.

Keiki affiche un nouveau sourire et plonge son regard dans le mien.

" Quel récit déplorable…

Mais comme je viens de te le dire, te voir devenir tayû a seulement ranimé ma solitude.

Tu n'as pas à te soucier de moi. "

" Deviens tayû, Saki. Tout le monde sera content. Moi y compris, évidemment. "

Ce disant, il pose une main sur mon épaule.

(… !)

Sur le point de fondre en larmes, je peine à respirer.

" … Ah…

Merci, Keiki… "

Je parviens enfin à formuler quelque chose.

" Hein ? "

Keiki semble abasourdi.

Cette fois-ci, c'est moi qui lui sourit.

" Merci de penser ainsi à moi.

Merci d'avoir pensé que tu te sentirais seul sans moi… "

Je serre la main de Keiki aussi fermement que je le peux.

" Moi aussi, je vais te dire la vérité. "

Après une grande inspiration, je reprends.

La vraie raison pour laquelle je veux devenir tayû…

Pour la lui dévoiler, il faut que je lui avoue que je sais qu'il sera le prochain shôgun.

Shôta m'a demandé de lui cacher que nous venions du futur, mais je suis las de ces cachotteries.

Je veux me confier à Keiki ainsi qu'il vient de le faire avec moi.

" C'était pour pouvoir te voir.

Si j'ai décidé de devenir tayû, c'était parce que je voulais continuer à te voir, Keiki. "

" … ? Me voir ? Mais on peut déjà se voir. "

" Oui. Pour l'instant. "

" Pour l'instant ? "

Il répète mes mots, visiblement troublé.

" On m'a raconté quelque chose, une fois…

On m'a dit que si je devenais tayû, je pourrais voir le shôgun ou l'empereur.

Et toi, Keiki, tu deviendras bientôt shôgun.

Je refusais de ne plus pouvoir te voir lorsque ce moment arriverait.

C'est pour ça que j'ai voulu devenir tayû. "

Keiki m'écoute avec des yeux grands ouverts.

" Saki, tu… "

Je hoche la tête sans détourner le regard.

Je me fiche de savoir si ça le surprendra ou même s'il me croira.

C'est pour lui dire toute la vérité sur moi que je reprends la parole.

 

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