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Keiki / Chapitre 8

Nous venons du futur.

Voilà ce que je dis à Keiki sans détour.

" Saki, tu… "

Il me regarde avec de grands yeux ébahis.

" En réalité, je viens du futur. "

 

" Du futur ? "

" Oui.

Je viens de l'ère Heisei, qui viendra dans environ 150 ans au Japon.

Après l'ère d'Edo, il y aura Meiji, Taishô, Shôwa…

Et ensuite, il y aura Heisei, l'ère d'où Shôta et moi venons. "

" … "

Keiki m'écoute attentivement.

Je m'approche inconsciemment de lui, tout en sentant mon cœur battre de plus en plus vite.

" À l'ère Heisei, les gens de notre âge étudient tous dans un endroit appelé 'lycée'.

L'histoire fait partie des choses que nous y apprenons.

Et dans mes cours, j'ai appris que le 15ème shôgun de l'ère d'Edo était Yoshinobu Tokugawa. "

Sentant ma respiration trembler, je m'efforce de reprendre mon calme avant de relever la tête vers Keiki.

" L'appareil photo que je cherche est la seule piste que j'aie pour rentrer chez moi.

Keiki… Tu veux bien me croire ? "

" … "

Il m'observe avec intensité.

En croisant son regard teinté de doute, j'attends sa réponse, lorsque soudain…

Il se met à sourire.

" Ne t'en fais pas, Saki.

Je sais que tu n'es pas du genre à proférer des mensonges. "

" Ne me regarde pas avec cet air inquiet. "

Ce disant, il me prend la main.

Je réalise au même moment que cette dernière est en train de trembler.

J'étais persuadée qu'il me soupçonnerait de mentir, mais il faut croire que je me suis inquiétée pour rien.

" Ah… "

Je tente de répondre quelque chose, mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Sans détourner son regard affectueux de moi, Keiki hoche doucement la tête.

" Moi… Devenir shôgun… "

" Oui… "

" Je vois. "

" Je te crois, Saki. Je sais que tu ne mens pas. "

Ma gorge est nouée. C'en est presque douloureux.

Cependant, cette sensation disparaît presque aussitôt.

" Mais il doit y avoir erreur quelque part. "

 

" Comment ça ? "

" On m'a déjà proposé de le devenir plusieurs fois déjà.

Mais je n'ai pas l'intention d'accepter. Même maintenant. "

" C'est vrai ? "

" Les vieux du gouvernement m'en voudront sûrement, mais je doute fortement que je devienne shôgun. "

 

" Je n'étais pas vraiment calée en histoire. Je ne connais pas les détails… "

Keiki réfléchit un instant avant de secouer la tête.

" Ne t'en fais pas, c'est bon.

Mais sinon… "

Il me tire vers lui par la main.

Son visage est si proche du mien que je peux sentir sa respiration me caresser la peau.

Mon cœur se met à battre la chamade.

" Ce que j'ai du mal à croire dans cette histoire, c'est que tu aies décidé de devenir tayû pour moi. "

Ses doigts élancés se referment affectueusement sur ma peau.

" C'est normal, après tout…

Pour moi, tu resteras Keiki, et ce quelque soit ton rang…

L'idée de ne plus te voir m'insupportait.

J'adore tout le monde à l'okiya, mais…

Si j'ai décidé de devenir tayû, c'est bien pour toi, Keiki. "

Malgré les tremblements dans ma voix, je parviens à forger un nouveau sourire.

Je ne réalisais que trop à quel point la présence de Keiki était importante pour moi.

Je veux lui dire que c'est une erreur de croire que je pourrais me passer de lui.

" Plus rien n'aurait de sens sans toi. "

" Ah… "

Keiki hoche la tête.

(…)

L'instant suivant, il m'attire contre lui.

Je sens la chaleur m'envahir entre ses bras.

En collant ma tête à sa poitrine, je réalise que son cœur bat aussi vite que le mien.

" Merci, Saki…

C'est sans doute la première fois que quelqu'un me donne tant d'importance. "

" Ça me rend fou de joie. Je ne sais que dire pour que tu le comprennes. "

" … "

Le visage enfoui contre son torse, je lui rends silencieusement son étreinte.

Il n'a pas besoin d'en dire plus pour que je comprenne ce qu'il ressent.

J'aimerais le lui dire autrement qu'avec des mots.

" Saki… "

Sa voix est teintée de joie.

Quant à moi, je sens le bonheur se propager dans tout mon être.

Keiki finit par se séparer doucement de moi et me regarde droit dans les yeux.

" Saki…

Félicitations pour avoir réussi à devenir tayû. "

Il n'y a plus aucune tristesse dans sa voix.

Cette fois-ci, ces mots viennent du fond du cœur.

" Merci ! "

Je hoche la tête en souriant, sentant des larmes de joie se former dans mes yeux.

Keiki me sourit de plus belle et approche sa bouche de mon oreille, comme s'il était sur le point de me révéler un secret.

" Pour fêter ça, je te dire un secret. "

 

Sa bouche se plie en un sourire malicieux.

" Je t'aime. "

Sa voix est un murmure.

(… !)

J'ai l'impression que mon cœur s'est arrêté.

L'instant suivant, il se remet à battre à une vitesse folle, tandis qu'une chaleur intense se répand dans tout mon corps.

Il m'aime…

Ces mots balaient un clin d'œil toute l'inquiétude qui m'étreignait jusqu'alors.

Les larmes que je contenais finissent par déborder.

" Ton homme, ce sera moi.

Je ne laisserai aucun autre client t'avoir. "

Son doigt glisse au coin de mon œil.

Tout ce que je parviens à faire, est de hocher la tête encore et encore.

" Oui !

Moi aussi… 

Moi aussi je t'aime, Keiki… "

Aussitôt, il me serre de plus belle contre lui.

Il me serre si fort que c'en est douloureux.

Mais c'est une douleur agréable.

C'est comme s'il voulait m'assurer qu'il ne me quitterait plus.

" Ha ha !

Mon vœu s'est réalisé en un an. "

" … ? "

 

Je relève la tête vers son visage et aperçois son sourire.

" Lors du festival des étoiles de l'an dernier… "

C'était il y a un an pile.

Keiki et moi avions chacun fait un vœu en regardant les étoiles filantes.

" J'ai souhaité tout savoir de toi.

Je voulais connaître le moindre de tes secrets, Saki. "

" Je n'ai jamais cessé de t'aimer depuis ce jour-là. "

Tout est flou dans ma tête.

J'ai l'impression de rêver.

Sous les rayons du soleil estival, nous nous étreignons au beau milieu de ce champs de fleurs.

Si le paradis existe, cela doit certainement ressembler à ça.

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Peu de temps après, on m'annonce que je deviendrai tayû vers mi-septembre.

Tout en m'entraînant d'arrache-pied pour devenir une tayû digne de ce nom, je commence à préparer les nouveaux accessoires et kimonos nécessaires.

" Oh ! C'est mignon ça ! "

" Oui. Ça t'ira bien, Saki ! "

Le marchand de tissus est de passage à l'okiya aujourd'hui.

Nous devons choisir les tissus qui seront utilisés pour fabriquer mon kimono.

" Ça ferait un parfait dessous de col ! Quant à la ceinture, on prendra cette couleur… "

" Bonne idée ! C'est joli ! "

 

" Voilà. Cette couleur sera bien pour l'uchikake. "

[Uchikake = kimono, porté par les mariées lors des cérémonies traditionnelles japonaises. L'uchikake tire ses origines de l'époque Edo (1603-1868). Une période où il était réservé à la noblesse de la cour impériale. À l’époque, les femmes de haut rang revêtaient l’uchikake lors des événements importants, en particulier lors des cérémonies officielles, marquant ainsi leur appartenance aux élites de la société. ]

Les broderies des tissus sont si fines que même la novice que je suis peut dire qu'ils valent cher.

Ayame et les autres s'ébahissent à chaque fois que j'essaie un nouvel échantillon.

" Hé, Saki ? "

Soudain, la voix de Keiki retentit dans le couloir.

" Oh, tu étais là ?

Mais quelle est toute cette pagaille ? "

Keiki se fend d'un sourire en apercevant le chaos régnant dans la pièce.

" Ce n'est pas une 'pagaille' mais un spectacle émouvant. "

 

" Ça te fait pâlir de voir tous ces produits de luxe ?

N'est-ce pas, cher 'mécène' ? "

Hanazato s'adresse à Keiki sur un ton taquin.

Il sera mon 'mécène'. En d'autres termes, il sera mon client principal, celui qui m'offrira toutes sortes de cadeaux.

Tout le monde est déjà au courant dans l'okiya.

" Si c'est un kimono que Saki a choisi, peu m'importe le prix. "

" Mais pour la parade de la tayû… "

Ce disant, il baisse les yeux.

" Je suis jaloux de savoir que les passants pourront admirer Saki avant moi. "

 

" Bah, ne dis pas ça, Keiki ! "

" Elle a raison ! Tu n'as pas à t'inquiéter. Après tout, c'est toi que…

… j'aime. "

 

Je comptais dire ça tout bas, mais tout le monde semble m'avoir entendue.

Derrière moi, j'entends Ayame et Hanazato couiner de surprise.

" Tu as raison. Tant que ton cœur est mien, ça me va. "

Les mots de Keiki transforment aussitôt ma gêne en joie.

La cloison s'ouvre alors, et c'est Akinari et le marchand de tissus qui entrent.

" Et bien, quelle réunion ! "

" Alors Saki ? Il y en a qui te plaisent ? "

" Ah, oui ! Ils sont tous magnifiques, mais j'ai une préférence pour celui-ci et celui-là… "

 

" Oh, et celui-là ? "

" Comme nous pouvions nous y attendre, vous avez l'œil. "

 

Après avoir choisi les tissus, je laisse Akinari négocier avec le marchand.

Les cliquetis d'une sorte de machine à calculer à l'ancienne retentissent.

" … "

 

Je lance un regard vers Akinari.

" Hmm ? Quoi donc ? "

" R… Rien ! "

 

(Akinari a dit à Keiki de ne pas aller trop loin avec moi, l'autre jour…

Que dira-t-il s'il devient mon unique client ?)

Ça m'intrigue, mais il n'a pas l'air de particulièrement s'en soucier.

(Akinari fait peut-être attention à ce qu'il dit, car il connaît le rang de Keiki…)

Sur cette supposition, je reporte mon attention sur les tissus.

Mi-septembre finit par arriver.

Et avec, mon premier banquet en tant que tayû.

Vêtue d'un kimono exquis, les cheveux bien apprêtés, je glisse l'épingle que m'a offerte Keiki entre les autres épingles que je porte.

Désormais une vraie tayû, je me retourne timidement.

" … "

" Oh là là… "

" Magnifique. "

Je me sens rougir sous la pluie de compliments de mes amis.

" Quand je me regarde dans un miroir, j'ai du mal à me reconnaître.

Vous êtes sûrs que rien ne cloche ? "

" Évidemment ! Tu es de toute beauté !

Mais je crois que je vais me mettre à pleurer, moi… "

" Tu l'as dit ! J'ai l'impression d'assister au mariage d'une amie. "

" Au… Au mariage ? "

Mes deux amies retrouvent le sourire en me voyant si gênée.

Je comprends alors qu'elles me taquinent et fais mine de me mettre en colère, mais je sais qu'elles sont sincèrement contentes pour moi.

L'heure de nous rendre à l'ageya est arrivée.

Ayame retourne dans sa chambre pour se préparer, et j'en profite pour appeler discrètement Akinari.

Il est une question que j'étais trop gênée de poser aux filles.

" Euh… Akinari ? "

" Oui ? "

" Contrairement aux shinzô, la tayû est une vrai courtisane, n'est-ce pas ?

Alors, si le client le souhaite, je pourrai…

Je pourrai faire… ce genre de choses, tu sais… "

 

" … "

Je termine ma phrase d'une voix étranglée, mais Akinari semble comprendre de quoi je parle.

Il lâche un petit ricanement avant de poser le regard sur moi.

" Saki… La tayû n'est pas une courtisane ordinaire.

C'est toi qui mène la danse, alors si tu ne veux pas le faire, tu peux refuser sans problème. Qui que soit ton client.

Mais évidement, libre à toi d'accepter si c'est là ce que tu désires. "

" … ! "

 

" Fais comme tu le souhaites. "

Akinari semble amusé par ma réaction.

Une fois la nuit tombée, je quitte l'okiya.

Lorsqu'une tayû se dirige vers l'ageya, il ne s'agit pas d'une simple promenade.

On appelle ça la parade de la tayû. Il s'agit d'un évènement très spécial.

Même les habitants de la ville et les clients qui ne fréquentent pas habituellement Shimabara viennent pour y assister.

Une jeune apprentie, que l'on appelle 'kamuro', marche à mes côtés.

Derrière moi, un homme de l'okiya porte mon ombrelle au-dessus de ma tête.

Du haut de mes chaussures en bois surélevées, je dois me déplacer d'une démarche traditionnelle, les jambes tournées vers l'intérieur, à travers les rues de Shimabara.

Sur le côté droit, le col de mon maillot de corps est retourné, révélant le tissu intérieur rouge.

Il symbolise 'Sei Go I', un sceau qui signifie qu'une tayû peut même avoir une audience avec l'empereur.

" Ce qu'elle est magnifique…

Elle est devenue tayû aujourd'hui même. J'envie son mécène… "

Un petit sourire se forme sur mes lèvres lorsque j'entends les badauds parler.

J'ai hâte que Keiki me voit ainsi.

Une fois calmée, j'ouvre lentement les yeux.

porte alors ma main à la cloison et entre dans la salle.

" Bonsoir. "

Mon cœur semble sur le point d'exploser, mais j'incline révérencieusement la tête en tâchant de ne pas le montrer.

Sourire aux lèvres, je me redresse.

" … "

Je rends à Keiki le regard qu'il m'adresse.

Sans me départir de mon sourire, j'attends patiemment…

J'attends de découvrir les premiers mots qui sortiront de sa bouche, mais…

" … "

" … Euh, Keiki… "

Le voyant garder le silence, je finis par perdre patience et prends la parole.

" Quoi donc ? "

" Tu fais ça pour me torturer, hein ? "

 

Je pensais qu'il me taquinait.

Cependant, Keiki se fend d'un sourire quelque peu embarrassé.

" Ha ha ha, désolée ! "

" Tu es magnifique, Saki…

Mais…" 

" … Je me disais qu'un mot de ce genre ne suffirait pas à exprimer ce que je ressens.

Je cherchais tout simplement des mots qui te rendraient hommage.

Belle. Mignonne. Ces mots-là ne suffisent plus. "

 

J'ai l'impression de fondre à la vue de ce sourire débordant de gentillesse.

Keiki marche vers moi et plonge son regard dans le mien.

" Tu es devenue une véritable, resplendissante tayû. "

" Merci… "

Les flammes des lanternes oscillent doucement autour de nous.

Heureuse d'être finalement devenue tayû, je ne peux m'empêcher de sourire.

Quelques instants plus tard…

" Pieeeerre ciseaaaaux…

Feuille ! "

 

" J'ai gagné ! "

" Raaah, j'ai encore perdu… "

 

L'ambiance sereine et romantique de tout à l'heure s'est envolée je ne sais où.

Nous voilà désormais en train de nous amuser comme des enfants.

En temps normal, la komuro et l'homme de l'okiya sont constamment aux côtés de la tayû.

Mais Keiki a souhaité que nous ne restions que tous les deux, et nous profitons pleinement de cet instant.

Après avoir joué du shamisen et dansé, je lui ai appris à jouer à pierre-ciseaux-feuille version moderne.

Celui qui perd doit faire un tour sur lui-même.

C'est plutôt simple, mais avec un peu d'alcool dans le sang, ça devient tout de suite plus compliqué.

" Allez, tourne sur toi-même ! "

D'habitude, il faut le faire pendant que quelqu'un joue du tambour, mais on n'en a aucun ici.

À la place, Keiki utilise le shamisen.

Je ne tarde pas à avoir le vertige en tournant sur moi-même.

" Tu n'as pas bu de saké, pourtant ! "

" M… Mes habits sont lourds… "

Je tiens un pan bien garni de mon kimono dans les mains.

Peut-être est-ce dû au fait que j'enchaîne les défaites et ne cesse de tourner sur moi-même, mais me voilà prise de vertiges.

" Ouaaah ! "

" Ouh là… "

 

Incapable de retrouver mon équilibre, je m'effondre contre Keiki.

" D… Désolée… "

Je tente de me relever à la hâte en m'excusant.

Mais avant que je ne le puisse, Keiki me serre contre lui.

(… !)

Sa main passe derrière mon cou.

Sa chaleur fait courir un frisson dans mon dos.

" … Saki… "

La voix de Keiki résonne dans la chambre désormais silencieuse.

" O… Oui ? "

" Il commence à se faire tard. "

Je jette un regard vers un tatami non loin.

Les rayons de la lune viennent s'y poser à travers la fenêtre.

D'habitude, c'est l'heure à laquelle je retourne à l'okiya.

Mais nos ombres projetées par cette lueur s'emboîtent parfaitement, comme si elles ne voulaient pas se séparer.

Je sens mon cœur battre de plus en plus vite.

" Tu veux bien rester avec moi cette nuit ? "

" … "

Je hoche la tête.

Keiki m'invite alors à aller nous coucher.

Incapable de lui demander le vrai sens de ses mots, je me rends dans la chambre voisine.

Et alors…

" … ! "

Un seul lit et deux coussins.

La vue de cette scène me fait rougir jusqu'aux oreilles.

" Tu veux leur demander de préparer un second lit ? "

 

Sourire gêné aux lèvres, Keiki se tourne vers le couloir pour appeler le personnel de l'établissement.

" … "

L'instant suivant, il se tourne à nouveau vers moi sans rien dire…

… car je l'ai retenu par la manche.

" Euh… C'est… pas grave.

Restons ensemble. "

Ma voix est mal assurée.

" … "

 

Keiki m'adresse un sourire bienveillant avant de me soulever à bout de bras.

" Kyah ! "

" Je n'en ai pas l'air comme ça, mais j'ai de la force, pas vrai ?

Je me dois d'en avoir assez pour soulever la femme que j'aime, quand même ! "

Ce disant, il s'approche du lit et me dépose doucement dessus.

" Ha… "

Sa main s'approche lentement de mes cheveux et en retire les épingles.

Infiniment plus longs que lorsque je suis arrivée à cette époque, ces derniers tombent sur mes épaules.

Keiki les regarde avec des yeux attendris…

… puis me pousse à la renverse sur le lit.

" … ! "

Nous nous glissons tous les deux sous la couverture.

Tourné face à moi, il m'étreint sans retenue contre lui.

Je sens ses doigts glisser à travers mes cheveux, effleurant parfois mes oreilles et la peau de ma nuque.

" Keiki… "

Mon cœur bat si vite que j'ai l'impression qu'il va exploser.

Sa main imposante caresse mes cheveux avant de suivre les courbes de mon cou, puis de mon épaule.

Ces dernières sursautent à son contact, mais je parviens à contrôler ma voix.

L'inquiétude est présente. La peur aussi. Et pas qu'un peu.

(Mais… Si c'est avec Keiki…)

Tout mon corps semble s'embraser de l'intérieur.

Je ferme les yeux et détends mes muscles, m'abandonnant à lui.

Soudain…

Sa main vient tendrement me caresser le doigt. Un petit rire retentit.

" … ? "

Je rouvre les yeux, surprise, et croise aussitôt son regard.

Avant que je ne puisse tourner la tête sous le coup de la gêne, Keiki prend la parole.

" Tu trembles. "

" … Ah ! "

Je pose le regard sur mon poing fermé au niveau de la poitrine.

Il a raison, je tremble.

Keiki enveloppe doucement ma main dans la sienne et l'attire vers lui.

" On aura tout le temps qu'il nous faudra dans les temps à venir.

Je vais me retenir pour l'instant. "

Sa voix rieuse parvient à mes oreilles et je sens sa main passer dans mon dos.

Il enroule son bras tout autour de mon corps, balayant toute tension en moi.

" Déçue ? "

" … "

Ne sachant que répondre, j'enfouis mon visage contre son torse.

Je sais qu'il est en train de sourire.

Ses doigts glissent lentement le long des courbes de mon corps.

(Il fait vraiment attention à moi…

Les temps à venir, hein ?)

Ses paroles résonnent encore en moi.

Les temps à venir.

Dans les temps à venir, je pourrai être à ses côtés.

Une joie immense ainsi qu'une agréable chaleur envahissent ma poitrine à chaque fois que j'y pense.

" Dis, Keiki…

Tu peux me tenir la main ? "

Sa main vient aussitôt retrouver la mienne.

Il entrelace ses doigts aux miens. Un sourire se forme naturellement sur mon visage.

" … C'est une bonne chose que tu ne puisses pas boire de saké. "

" Hein ? "

" Si on était tous les deux ivres, on aurait probablement eu du mal à se contrôler. "

Malgré que je ne cesse de rougir à la moindre de ses remarques…

Ma première nuit en tant que tayû est un pur instant de bonheur.

 

Un mois après mes débuts réussis en tant que tayû, je me suis enfin habituée à ce nouveau titre.

J'étais d'abord nerveuse à l'idée de devoir me retrouver avec des clients issus de milieux nobles, mais pour l'instant, je m'en sors plutôt bien.

Keiki s'est à nouveau retrouvé occupé depuis fin septembre, et ne cesse de faire des allers-retours entre Kyôto et Ôsaka.

Cependant, il trouve quand même le temps de passer me voir dès qu'il le peut.

Et il y a tout juste quelques jours… Keiki m'a demandé par le biais d'Akinari si je voulais bien sortir un peu avec lui, maintenant qu'il a enfin du temps libre.

(Hi hi ! Un rendez-vous avec Keiki !)

Le jour J est enfin arrivé, et c'est toute chose que je me dirige vers notre point de rencontre.

C'est tout proche de la grande porte de Shimabara.

(C'est la première fois que Keiki m'invite de lui-même comme ça.)

Je dévisage alors les passants, à sa recherche.

Soudain…

" Hmm ? "

Mon regard se pose sur un homme qui semble avoir du mal à tenir en place.

Il a quasiment le même âge que moi.

Sans être excentrique, il porte un kimono de bonne qualité et observe Shimabara avec un intérêt certain.

Autour de lui se tiennent plusieurs hommes armés de sabres, comme s'ils étaient ses gardes du corps.

(C'est quoi ce truc ? On croirait voir un gosse de riche qui se rend à Shimabara pour la première fois de sa vie…

Vu son escorte, je doute qu'il se soit perdu.)

Soudain, l'homme regarde dans ma direction.

Une lueur de surprise se lit dans ses yeux, mais il continue de me fixer du regard.

" Excusez-moi, mademoiselle… "

" Euh, oui ? "

Je lui réponds sur un ton surpris. L'aurais-je regardé un peu trop bizarrement ?

" Cet endroit là-bas est-il bien Shimabara ? "

" En effet, c'est bien là. "

Aussitôt l'homme acquiesce en hochant la tête de manière un peu exagérée.

" J'ai entendu dire qu'une dame du nom de Saki se trouvait à Shimabara… "

J'écarquille les yeux en l'entendant prononcer mon nom.

(Euh, je n'ai jamais vu cet homme, si ?)

D'abord intriguée, je finis par me raisonner en me disant que les tayû ne courent pas les rues.

Ce n'est pas étonnant que le monde sache qu'il y a une nouvelle tayû à Shimabara.

(Je me demande si c'est pour ça qu'il est venu me voir…)

Je regarde l'homme en souriant.

" Cette Saki que vous cherchez se trouve face à vous, Monsieur. "

" … ! "

L'homme écarquille les yeux et, après m'avoir dévisagé quelques instants…

Il se redresse un peu maladroitement.

" Mes excuses…

Je… "

Il s'apprête à se présenter, mais un homme de son escorte lui lance un regard paniqué.

Mon interlocuteur lève une main pour le dissuader de dire quoi que ce soit.

Quant à ses mots suivants…

" Je me nomme Lemochi Tokugawa, 14ème shôgun du Japon. "

… ils me font l'effet d'un éclair foudroyant.

 

 

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