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Keiki / Chapitre 10

En apprenant que le shôgun actuel allait très mal, Keiki et moi sommes partis à la hâte pour le château d'Ôsaka.

Même si la question ne se pose pas avec Keiki, j'avais peur de ne pas être acceptée au chevet de Iemochi.

Mais Keiki étant proche de lui, et moi étant tayû, nous réussissons tous les deux à obtenir l'autorisation de le voir.

Une fois dans sa chambre, nous l'apercevons allongé sur un matelas dans le fond.

Nous allons nous agenouiller à ses côtés et il ouvre lentement les yeux.

" Sir Hitotsubashi… Saki… "

En nous voyant sourire, ses traits semblent se détendre.

Bien que visiblement fatigué, son état est moins critique que je ne le craignais.

" Votre visite m'emplit de joie… "

" Comment vous sentez-vous ? "

" Mieux, maintenant que j'ai vu vos visages. "

En le voyant lâcher un petit rire, Keiki se détend à son tour.

" Me voilà rassuré. "

 

La maladie de Iemochi serait connue sous le nom de 'béribéri'.

Peu de gens en sont victimes à mon époque. Il s'agit d'un déficit de je ne sais quelle vitamine. [B]

Plusieurs médecins ont été envoyés par l'empereur et l'épouse de Iemochi, encore à Edo.

Malgré leur agitation, Iemochi nous assure qu'ils sont fiables.

" Quoi qu'il en soit, je ne pensais pas que la tayû en personne se rendrait à mon chevet. "

Je relève la tête d'un coup.

" Iemochi… Que diriez-vous d'une petite démonstration de mes arts ? "

" Vous feriez ça ? "

Son regard s'illumine aussitôt.

" Je n'ai pas pris mon shamisen, mais je peux chanter. "

" Ce sera parfait… "

" La voix de Saki est vraiment… apaisante. Je ne m'en lasserai jamais. "

 

Bien que rougissant au son de ces compliments, je me fends d'un sourire et commence à chanter.

Il s'agit d'une chambre de convalescence, je ne peux donc pas me permettre de chanter à tue-tête.

Cependant, Iemochi me regard avec un grand sourire.

Soudain…

Mon regard croise celui de Keiki et il se met aussi à chanter.

Iemochi écarquille les yeux d'un air abasourdi.

(Hein ?

Il n'a quand même pas mémorisé les morceaux que je chantais lors des banquets juste en m'écoutant… Si ?)

Malgré ma surprise…

Je ne peux m'empêcher de sourire en voyant Keiki chanter fièrement.

(Hi hi… On dirait un enfant.)

Je me retiens d'éclater de rire et tâche de finir ma performance.

Iemochi applaudit alors fébrilement.

" Formidable. Tu as raison, il serait difficile de m'en lasser. "

" Merci. Tout le plaisir était pour moi. "

" Je me demande si toutes les tayû de Shimabara sont des femmes aussi éblouissantes que Saki. "

 

" De toutes celles que j'ai vues jusqu'aujourd'hui, Saki est la meilleure. "

Je m'empresse de cacher ma bouche, sur laquelle se forme un sourire.

Amusé par ce spectacle, Iemochi porte son regard vers Keiki.

" … Je t'envie. "

" Hein ? "

C'est la deuxième fois que Iemochi dit ça.

Cependant, Keiki ne l'avait pas entendu la première fois.

Il semble troublé par ces mots.

Iemochi plisse les yeux, comme s'il était ébloui.

" Moi aussi… j'aurais aimé me mêler librement aux gens du peuple.

Ainsi, j'aurais pu mieux les comprendre et savoir ce que j'avais à faire en tant que shogun. "

" Votre Seigneurie… "

 

" Milles excuses. Je m'égare… "

Iemochi affiche un sourire gêné en constatant l'embarras de Keiki.

" Mais cette journée passée à vos côtés, l'autre fois, était des plus plaisantes. "

En le voyant parler ainsi tout bas…

Je lui souris.

Iemochi se fend d'un sourire à son tour.

Ce jour-là, j'ai su que Keiki était entouré de personnes bienveillantes. J'étais heureuse pour lui.

" Moi aussi, j'ai beaucoup apprécié cette journée. "

 

Keiki pose une main sur le bras de Iemochi.

Ce dernier est quelque peu enflé à cause de sa maladie.

" Vous vous rétablirez bien assez tôt. "

" Lorsque vous reviendrez, tous es conflits se termineront. "

 

" Vraiment ?

La guerre contre Chôshû ne semble pas tourner en notre faveur. J'ai eu vent de toutes nos défaites. "

 

" Tout ira bien. "

Après un nouveau sourire, Keiki baisse les yeux.

" Nous devrions faire en sorte de ne plus avoir à nous soucier de notre rang…

Ainsi, vous aussi pourriez sortir comme une personne normale. "

 

" Voilà qui semble très distrayant ! "

" N'est-ce pas ? "

" J'aimerais sortir en votre compagnie en amenant mon épouse.

Et si nous allions nous repaître d'autres gourmandises ? "

Iemochi hoche la tête gaiement.

" Je veux visiter toute sorte d'endroits et rencontrer toute sorte de gens.

Un monde où tout le monde peut vivre joyeusement, sans se soucier de son rang… "

 

" Je sais que vous pouvez créer un tel monde. "

 

Iemochi observe Keiki depuis son lit.

" M'aideras-tu lorsque le moment viendra ? "

 

" Évidemment. "

Le shogun sourit de plus belle.

" Oui, mais… "

Il reprend alors un air sérieux avant de murmurer…

" Mais je ne ferais que te gêner…

Nous nous battons futilement précisément lorsque le pays doit être uni…

Diriger un gouvernement que tout le monde dit condamné est un lourd fardeau… "

 

" Votre Seigneurie… "

 

" Tout cela fait partie de ma responsabilité de shogun… "

" Votre Seigneurie… Je vous ai déjà dit d'arrêter de vous rabaisser. "

" Ne vous souciez pas de ça. Vous n'aurez qu'à changer ce qui ne va pas.

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous y aider. "

Le ton de sa voix est ferme.

L'expression de son visage respire la bienveillance.

En l'entendant dire de telles choses, Iemochi semble vraiment touché.

Ça me fait chaud au cœur.

" Merci… "

Iemochi sourit joyeusement.

 

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Nous sommes retournés à Kyôto juste après avoir rendu visite à Iemochi.

Quelques jours plus tard…

" Sa Seigneurie nous a quitté. "

Keiki vient d'arriver dans ma chambre pour m'annoncer la nouvelle.

Il a le teint pâle.

J'aurais voulu ne pas y croire, mais Keiki n'est pas du genre à proférer ce genre de plaisanteries.

" … C'est… vrai ? "

Je parviens enfin à parler.

Un arrière-goût amer subsiste au fond de ma bouche.

" Oui. "

" Mais on vient tout juste d'aller le voir… "

" Le lendemain de notre départ, son état s'est soudainement dégradé. "

" … Il disait vouloir rencontrer toute sorte de gens…

Il voulait vivre dans un monde heureux… "

L'expression qu'il affichait à ce moment-là me revient en mémoire.

Lorsque nous sommes partis, il a dit qu'il serait heureux de nous revoir.

Hélas, il s'agissait de la dernière fois que nous le voyions.

" Pourquoi ? "

 

Ce mot sort tout seul de ma bouche.

Je n'ai eu l'occasion de rencontrer cet homme qu'à deux reprises.

Cependant, sa disparition me fait l'effet d'un poignard en plein cœur.

Nous avions environ le même âge. Il devait avoir vingt ans.

Keiki m'a dit qu'ils se sont disputé le poste de shogun dans son enfance.

Iemochi enviait ce dernier de pouvoir se promener librement en ville.

J'imagine qu'au fond, ils se sentaient aussi seuls l'un que l'autre.

Il avait les pieds et poings liés par son devoir de shogun.

Malgré tout ce qui les opposait, Keiki et Iemochi se ressemblaient un peu.

(Et dire qu'ils venaient de se réconcilier…

Il avait enfin donné à Keiki la reconnaissance qu'il méritait…)

S'il n'y avait pas eu cette histoire de shogun…

Si le monde avait été en paix…

Keiki et Iemochi auraient probablement pu tisser des liens plus profonds.

Mais c'est seulement avec des 'si'.

Il est trop tard pour nourrir ce genre d'espoir.

" … "

Keiki me caresse la joue tandis que je reste silencieuse.

Comme si la chaleur de ses doigts venaient de faire fondre quelque chose en moi, des larmes se forment aux coins de mes yeux.

Incapable de retenir mes sanglots, je serre Keiki dans mes bras.

" Saki… "

Le chagrin débordant de sa voix ébranle mon cœur.

Sans m'éloigner de son torse, je laisse libre cours à mes pleurs.

 

 

Après la mort de Iemochi…

Avec la guerre contre chôshû qui est à son apogée, la nouvelle n'a pas tout de suite été annoncée.

Le défunt shogun n'ayant pas d'enfant, c'est Keiki qui prit la tête du clan Tokugawa, prenant ainsi la relève de cette dynastie de shogun.

Son nom n'est désormais plus Keiki Hitotsubashi, mais Yoshinobu Tokugawa.

Les troupes du bakufu perdaient peu à peu du terrain face à Chôshû, et à l'annonce de la mort de Iemochi, la cour impériale ordonna la suspension des attaques.

Par la suite, Keiki se rendit à Ôsaka pour assister à l'envoi du corps de Iemochi à Edo.

Quant à moi, je priais silencieusement pour lui depuis Kyôto.

Peu de temps après début septembre…

Pour la première fois depuis pas mal de temps, Keiki me rend visite à l'okiya.

 

" Salut, Saki ! "

" Désolé, je n'ai pas eu le temps de venir te voir.

Tu n'imagines même pas à quel point je me suis senti seul, loin de tes bras. "

Je l'invite à rentrer dans ma chambre, et il me serre aussitôt dans ses bras en me caressant les cheveux.

" C'est lorsque tu es dans mes bras que tu es la plus mignonne. "

Mon cœur se met à tambouriner sous son beau regard.

Impossible de contenir ma joie au contact de sa peau.

Cependant…

" Keiki, tu es sûr que ça va ? "

Mon inquiétude finit par déborder.

Le sourire de Keiki se fige aussitôt.

" Hein ? Pourquoi cette question ? "

" On dirait que quelque chose te préoccupe. "

" … "

Il finit par pousser un petit soupir.

" Je ne peux vraiment rien te cacher, hein ? "

" Je joue si mal la comédie ? "

" C'est parce que je te connais par cœur. Si c'était quelqu'un d'autre, je n'aurais pas remarqué. "

 

" Voilà qui fait plaisir à entendre. "

Petit sourire aux lèvres, il s'assied avec moi dans ses bras.

(…)

" Dis, Keiki… "

" Hmm ? "

 

" Cette position… "

Je me sens rougir jusqu'aux oreilles.

Au moment de s'asseoir, il m'a attiré contre lui de manière à ce que je me retrouve sur ses genoux.

" Ça te dérange ? "

(Pas vraiment, mais bon…)

Je le regarde, incapable de le lui dire, et il se met à pouffer.

" Comme tu l'a remarqué, quelque chose me préoccupe.

Laisse-moi profiter un peu de ta douceur, tu veux ? "

Ce disant, il ferme calmement les yeux comme s'il s'apprêtait à s'endormir, puis passe un bras autour de mes épaules.

(Ah… Je suis contente…)

Tout simplement.

Lui qui se donne d'habitude tant de mal tout seul s'est enfin ouvert à moi.

Ça veut dire qu'il a confiance en moi…

Je peux lui venir en aide lorsqu'il en difficulté.

Ça me rend heureuse.

Le contact de son bras contre moi affole les battements de mon cœur, si bien que j'en ai chaud jusqu'au bout des doigts.

Keiki finit par s'écarter légèrement pour me regarder dans les yeux.

" En fait…

On me demande de prendre la relève de Iemochi et de devenir shogun.

Exactement comme dans le futur dont tu m'as parlé.

Jamais je n'aurais pensé que Sa Seigneurie nous quitte si jeune… "

'Il doit y avoir une erreur quelque part.'

C'est ce que m'avait dit Keiki lorsque je lui en avais parlé.

Je savais que ça arriverait un jour. Mais si tôt. Pas comme ça.

" Tout le monde pense que je suis leur seul espoir.

Mais Iemochi, lui, avait désigné quelqu'un d'autre pour prendre la relève. "

" Et donc ? Qu'en est-il de cette personne ? "

" Il n'a que quatre ans… "

" Qu… Quatre ans ?! "

Keiki affiche un sourire jaune en me voyant écarquiller les yeux de surprise.

Il baisse alors le regard. Des émotions partagées se reflètent dans ce dernier.

" Sa Seigneurie a probablement fait ça par égard pour moi. "

" Par égard ? C'est-à-dire ? "

 

" Souviens-toi de ce qu'il a dit avant de mourir.

Il a dit que le bakufu serait un obstacle pour moi.

C'est sûrement pour ça qu'il a choisi une autre personne.

Même Akinari me dit que je devrais devenir shogun, mais…

Si je veux respecter la dernière volonté de Sa Seigneurie, je ne dois pas devenir shogun. "

Ce disant, Keiki affiche un petit sourire.

Je comprends alors ce qui le préoccupe.

Au fond, il sait qu'il ne veut pas devenir shogun. Ce qui le fait hésiter, c'est…

" Mais je ne sais pas comment convaincre mon entourage. "

Voilà. C'est seulement ça.

Je le regarde dans les yeux avant de prendre la parole à mon tour.

" Keiki… Je suis sûre que… Iemochi serait content de te voir devenir shogun. "

" Hein ? "

Keiki pousse un petit couinement de surprise.

Son regard me demande pourquoi.

" Si tu deviens vraiment shogun à contrecœur, il est vrai que Iemochi n'en sera peut-être pas enchanté.

Mais tu as un objectif bien précis.

Je suis sûre qu'il ne serait pas contre, si tu deviens shogun de ta propre volonté pour accomplir cet objectif. Ne crois-tu pas ? "

" … "

Il plisse les yeux un instant, l'air pensif.

" Je… Je ne sais pas. "

" Moi que je crois que si…

Souviens-toi. Il t'a demandé de l'aider à rendre ce monde meilleur.

S'il ne souhaitait vraiment pas te voir au sein du bakufu, il n'aurait jamais dit une telle chose.

Je suis sûre qu'il a désigné quelqu'un d'autre pour t'épargner ce fardeau. Pour te laisser le choix.

Qu'est-ce que tu en penses ? "

 

Iemochi aussi devait ressentir une énorme pression à cause de son devoir de shogun.

Il n'était pas libre et avait d'immenses responsabilités.

C'est pour ça qu'il a laissé cet échappatoire à Keiki, au cas où il ne voudrait pas endosser une responsabilité si importante…

Il a fait exprès de ne pas le désigner comme son successeur.

Cependant, il n'a pas fait ça car il ne DEVAIT PAS devenir shogun.

" … Moi, devenir shogun ? "

" Moi, je pense que tu le peux.

Keiki… Tu as des rêves, pas vrai ? "

L'instant suivant…

Keiki semble réaliser quelque chose et prend une petite inspiration.

Il expire alors lentement et répète mes mots.

" Des… rêves. "

" Oui. "

" Mon rêve… c'est de bâtir un monde en paix.

Je veux faire de ce pays une nation qui n'a rien à envier aux puissances étrangères. "

Je hoche la tête.

" Et puis… "

 

" Kyah ! "

Soudain, un rictus se forme au coin de sa bouche, et il me serre d'autant plus fort contre lui.

" Je veux éradiquer les différences sociales entre les castes. Que l'on soit shogun ou courtisane. "

" Comme ça, je n'aurai plus besoin de me cacher pour venir te voir à Shimabara. "

Tous ces doutes semblent désormais envolés, et il se fend d'un sourire.

Son visage est si proche du mien que nos lèvres se touchent presque. Mon cœur bat de plus en plus vite.

Le voir sourire ainsi me rend folle de joie, si bien que je le serre de toutes mes forces contre moi.

" J'en fais le serment, Saki.

Je deviendrai shogun.

Et je ferai ce que le bakufu n'a jamais pu faire jusqu'à présent.

J'adopterai toutes les technologies étrangères qui pourront faire avancer notre pays. "

" Je bâtirai le monde en paix dont Iemochi rêvait. "

" Keiki… "

Lui qui se disait solitaire…

Lui disait faire les choses à contrecœur…

Voir qu'il a enfin trouvé ses propres objectifs m'emplit d'une joie immense.

Je m'écarte légèrement de lui, et nous nous échangeons un sourire sincère.

Soudain…

(… ?)

Soudain, je sens une présence.

À l'extérieur de la chambre. Dans le couloir.

J'ouvre la cloison sans attendre… mais personne n'est là.

" Qu'est-ce qui t'arrive, Saki ? "

Keiki passe à son tour sa tête par l'ouverture et balaye les alentours du regard.

(Akinari ?)

C'est le premier nom qui me vient à l'esprit tandis que j'observe le fond du couloir.

Ce n'est qu'une supposition, mais…

(Non… Je dois me tromper…)

Comment dire ?

Il s'agissait d'une aura plus menaçante.

J'ai du mal à imaginer qu'Akinari puisse dégager quelque chose comme ça.

(Mon imagination doit me jouer des tours…)

Sur cette conclusion, je dis à Keiki qu'il n'y a rien de particulier.

 

 

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