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{Soji} Chapitre 3

Ma première soirée à la maison de thé est bientôt terminée.

Après ça, Okita a enchaîné les hauts scores et fini par gagner la partie de lancer d'éventail.

Hanazato tente de me consoler en riant, mais je secoue la tête.

Il n'y a rien à consoler.

Mon objectif était de faire passer une bonne soirée à Okita.

" Okita ! "

Juste avant qu'il ne parte, je le retiens.

" Saki… J'ai passé une excellente soirée. "

" Moi aussi. Au fait… J'ai retrouvé l'ami que je cherchais. "

" Vraiment ? Voilà une bonne nouvelle ! "

" Il est reparti à la recherche de l'appareil photo de Giemon Karakuri, mais bon… " [inventeur.]

" L'appareil pho-quoi ? "

" Euh… Quelque chose qui nous permettra de rentrer chez nous. "

" Si tu cherches une des inventions de Giemon Karakuri,
j'ai entendu dire qu'un certain Zenemon Kônoike les collectionne. "

" Vraiment ? "

 

" Oui. J'espère que tu trouveras ce que tu cherches. "

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De retour au foyer, après s'être démaquillée, Hanazato vient me parler.

" Zenemon Kônoike est le commerçant le plus prospère du Japon.
Pour nous, c'est comme s'il était le shogun. "

" Il est si important que ça ? Je ne pourrai donc pas le rencontrer facilement ? "

" Sauf s'il venait ici en tant que client. "

" Kônoike n'est plus tout jeune. Il ne peut probablement pas venir jusqu'à Shimabara. "

" Je vois… "

 

" Si tu demandes au maître, peut-être qu'il glissera un mot en ta faveur. "

" Non, non. Akinari fait déjà beaucoup pour moi. "

Shôta aussi, est en train de chercher cet appareil photo.

J'espérais pouvoir être utile aussi, mais ce ne sera pas si facile que ça.

" Si seulement Yoshino-tayû était encore en vie… "

Yoshino-tayû. L'ancienne courtisane de plus haut rang à qui je ressemblerais.

" Elle était la courtisane favorite de Kônoike. Il n'est pas revenu depuis sa mort."

 

Si seulement je pouvais devenir une courtisane oiran digne de ce monde…

Même si je n'égale pas Yoshino-tayû, si seulement Kônoike pouvait entendre parler de moi…

Je me demande s'il viendrait, s'il apprenait que je lui ressemble.

" Oh non ! "

Hanazato s'exclame soudain d'une voix étranglée. Et, une fois n'est pas coutume, elle semble pâle.

" Qu'est-ce qui ne va pas ? "

" En rangeant mes habits, j'ai trouvé un recueil de poèmes dans ma manche. Il a dû se glisser là pendant le banquet de tout à l'heure… "

Elle parle du banquet avec les hommes de Mibu Rôshigumi.

" J'étais trop accaparée par le lancer d'éventail pour le remarquer. Oh non… On va croire que je l'ai volé… "

" Mais… "

" Il s'agit de Mibu Rôshigumi. Ils pourraient très bien me tuer ! Oh non… "

J'adresse un sourire à Hanazato avant de lui faire un petit câlin dans le dos.

" Demain, je profiterai de mon temps libre pour aller leur rendre. J'en connais un de leur bande qui n'est pas méchant. "

 

" Celui qui a joué au lancer d'éventail avec toi ? "

" Oui. Avec Okita, ça ne devrait pas faire d'histoires. "

Le lendemain, je prends le recueil de poèmes et me dirige vers le village de Mibu.

D'habitude, il est impossible d'entrer et sortir sans l'accord d'Akinari.

Mais il m'y a autorisée car c'est Keiki qui m'a confiée à lui.

Mibu Rôshigumi ne se trouve pas si loin de Shimabara. Tout en m'y dirigeant, je jette un coup d'œil aux poèmes dans ma main.

Il s'agit d'un recueil de poèmes haïku. Les caractères sont si stylisés que je n'arrive pas à les lire.

[Haïku = petit poème extrêmement bref visant célébrer l'évanescence des choses et à suggérer ses sensations.]

" Ils ont l'air effrayants, mais certains semblent assez cultivés pour écrire des haïkus. Était-ce Yamanami ? Il avait l'air gentil… " [samouraï, secrétaire général (vice commandant) du Shinsengumi.]

J'arrive au village Mibu en moins de 30 minutes.

Plusieurs fermes ont été bâties le long de la route.

Je ne vois nulle part écrit 'Mibu Rôshigumi' et parcours les rues un peu au hasard.

" Ça ne devrait pas être loin, quand même… "

" Grand frère Soji ! "

Des garçons déboulent sous mes yeux et franchisent sans vergogne le portail de l'une des grandes maisons.

" J'ai trouvé un éventail solide ! C'est grand-mère qui me l'a donné ! "

" Merci. Entre. "

C'est la voix d'Okita qui vient de me parvenir de l'intérieur.

" Bonjour. Je peux entrer ? "

Après m'être annoncée, je risque un coup d'œil dans la maison.

Les hommes que j'ai rencontrés la nuit dernière sont en train de s'entraîner dans le jardin.

Ils me saluent tous poliment, mais non sans surprise en me voyant.

Des rires juvéniles me parviennent depuis la véranda.

Je fais le tour du jardin et trouve un jeune homme assis, entouré de jeunes enfants.

" Allez, c'est parti ! "

" Tu l'as eu ! Tu l'as eu ! Ça fait combien de points ? "

" J'en sais rien. Si c'est kochô, alors 85 points. "

" Je veux le faire aussi ! Laisse-moi faire ! "

" D'accord. Viens. Je vais te montrer… "

" Euh… "

Okita se retourne en entendant ma voix.

Aucun doute. Il jouait bien au lancer d'éventail. 

La seule différence avec la veille et que le coussin et le papillon sont faits à la main.

Curieuse, je reprends.

" C'est toi qui les a fabriqués ? "

Okita cache l'éventail dans son dos et sourit jusqu'aux oreilles.

Pour je ne sais quelle raison, il semble embarrassé.

J'observe curieusement le papillon fait main d'Okita.

Le tissu est bon marché, et les clochettes sont rouillées, mais il reste de bonne facture.

" Tu es plutôt doué, hein ? "

 

" Rends-le moi. "

Il le récupère et le range dans sa poche intérieure.

Les enfants sortent jouer dehors, nous laissant en tête-à-tête sur la véranda.

Okita détourne le regard et murmure ce qui semble être une excuse.

" Ne va pas croire que je m'entraînais parce que j'ai eu du mal à te battre, Saki… "

" Mais tu as gagné, que je sache ! "

" Pas au début de la partie. Mais c'est bon, j'ai saisi le truc. "

Il a beau dire qu'il ne s'entraînait pas, il m'annonce gaiment avoir fait des progrès.

" Que me vaut ta visite à la garnison, aujourd'hui ? "

" Vous avez oublié quelque chose hier. Je suis venu le rendre. Désolée de ne pas avoir remarqué plus tôt. "

Je lui tends le recueil de poèmes. Après avoir cligné plusieurs fois des yeux, Okita éclate de rire.

" Voyez-vous ça ! Je te remercie. 

Hijikata est en train de le chercher à l'heure qu'il est. "

" Ces poèmes lui appartiennent ? "

Je ne parviens pas à cacher ma surprise. Il n'a pas l'air d'avoir une âme de poète.

" En effet. Même si je n'y connais pas grand-chose, il les écrit et me les lis parfois. "

" C'est surprenant de sa part… "

" On peut en dire autant de toi, Saki. Ta beauté m'a laissé bouche bée, hier. "

Il me complimente sans arrière-pensées, comme s'il admirait un joli paysage.

Sa bouche se plie alors en un sourire malicieux.

" J'ai du mal à croire qu'il s'agit de la même personne qui a escaladé la grande porte en retroussant son kimono. "

Je rougis. J'ai récemment compris que retrousser son kimono était très vulgaire.

Soudain, le silence s'installe. J'essaie de trouver autre chose à lui dire.

Malgré mon envie de rester ici à lui parler, mes émotions bouillonnantes m'en empêchent.

De peur qu'il ne me congédie, je dis la première chose qui me passe par la tête.

" Tu as vraiment l'air d'aimer le lancer l'éventail, hein ? Je m'entraînerai, moi aussi. "

 

" Ha ha ha ! Merci. "

" Hé hé hé… "

La conversation ne prend pas. Je sens un courant d'air me caresser le front.

Okita m'observe avec un regard attendri.

" Euh… À quels autres jeux est-ce que tu aimes jouer ? "

" Allons, ne parle pas comme si je faisais ça à longueur de journée ! "

" Ce n'est pas ce que je voulais dire… "

 

" Je te taquine. C'est une bonne question. Je ne connais pas trop les jeux des maisons de thé. "

Il balaie le jardin du regard et se met à rire en inclinant la tête.

" Et toi, Saki ? Qu'est-ce que tu aimes ? "

Son sourire fait monter la température en moi.

Je réfléchis de toutes mes forces.

Je ne veux pas répondre au hasard. Je vais répondre quelque chose qui lui plaira.

Pourquoi ce que je ressens ça ?

C'est comme si j'accordais plus d'importance à mon entrainement au lancer d'éventail et aux jeux
qu'à mes révisions pour un examen d'école.

Mon cœur bat la chamade à l'idée de rendre Okita heureux.

" Ah… J'en connais un qui s'appelle le jeu du roi… "

Cette réponse ridicule est la seule que j'ai pu trouver.

Ayame aurait certainement trouvé un jeu bien plus raffiné.

" On tire au sort le roi, et les autres joueurs se voient attribuer un numéro chacun. "

 

" Oh, je vois. "

" Le roi peut ordonner ce qu'il veut. Comme dire au joueur n°1 de chanter, par exemple. Tu vois le truc ? "

" Je vois. Ça a l'air drôle. Je veux y jouer. "

Okita se penche vers moi, l'air emballé, au point de me faire reculer.

" Hein ? Mais à deux, c'est impossible… "

" Je vais chercher du monde. Attends ici. "

Okita ne perd pas un instant. Il se lève et revient aussitôt avec deux autres membres.

Isami Kondô : " Pourquoi est-ce qu'il te fallait du monde, Sôji ? "

" Serizawa s'en est-il encore pris au grossiste, ou… "

En apercevant Kondô et Hijikata, mon sang ne sang ne fait qu'un tour, et je m'incline révérencieusement.

Je pensais qu'il irait chercher des enfants, moi. Eux aussi semblent confus en me regardant.

" Ne me dis pas que tu t'es choisi un femme, Sôji ! "

" Espèce d'imbécile ! Pourquoi tu ne nous as pas prévenus ? "

 

" Mais non ! C'est Saki de la maison Aiya. Elle m'a appris un nouveau jeu plutôt drôle, et il nous fallait du monde ! "

 

Les deux hommes affichent une mine abasourdie, puis se retournent pour partir.

" Attends, Kondô ! "

" C'est Maître Kondô, pour toi. "

" C'est bon, Toshizô. Sôji est comme un petit frère. "

 

" Tu dois te montrer plus digne. Et jouer avec une prostituée en plein jour, franchement… "

 

Hijikata me regarde et écarquille les yeux en me reconnaissant.

" Toi… Tu es la fille de l'autre jour ! "

 

" Elle a été confiée à Aya. "

" Je m'appelle Saki. Merci pour hier soir… "

" Elle t'a rapporté tes poèmes, Hijikata. "

 

Ce dernier fronce les sourcils et croise les bras en affichant une mine grave, comme s'il voulait cacher quelque chose.

" Tu as bien fait, petite. "

 

" Qu'est-ce que tu racontes ? Bref, assieds-toi. Saki, tu peux lui expliquer ? "

 

Les deux hommes, entraînés par Okita, s'assoient en face de moi et je leur explique les règles du jeu timidement.

Les voir ainsi tous ensemble sur la véranda me fait penser à une famille.

" C'est quoi, un roi ? C'est comme le prince impérial ? "

" Euh, à notre époque, ce serait plutôt comme le shogun… "

Tous se taisent. Après tout, ils font partie de la garde du shogun.

" U, un père, comme un père ! "

" Je vois. L'un d'entre nous devient le père et donne des ordres aux membres de sa famille. Essayons pour voir ! "

Okita se met aussitôt au travail et fabrique des bâtons pour le tirage au sort. Nous en tirons chacun un.

" Je suis le père ! "

" Je suis le n°2. "

 

" Et moi le 3. "

" Attendez. Vous ne devez pas dire votre numéro. "

 

Et nous recommençons le tirage.

" Je suis le père ! "

 

" Comme en vrai, en fait. Kondô, donne un ordre à un numéro. "

" Hmm… "

Kondô réfléchit d'un air sérieux. Il décroise ses bras et reprends…

" N°1. Fais une série de 100 coups de sabre. "

 

Hijikata lance un regard du coin de l'œil à Kondô.

" Quoi, maintenant ? "

Vraisemblablement, il est n°1. Ça se voit que l'idée ne l'enchante pas vraiment.

" Il vaut mieux ordonner quelque chose qu'on peut faire ici. "

" Dans ce cas… n°2, fais le poirier. "

 

" C'est moi ! Aucun problème ! "

 

Okita semble heureux, même si c'est censé être une punition.

Il pose les mains sur le plancher et lance ses jambes en l'air.

Après avoir gracieusement contorsionné les muscles de son dos, il parvient à faire un splendide poirier.

Il fait alors quelques pas sur les mains puis retombe sur ses pieds.

" Je vais recommencer. "

" Encore ? "

 

" Assez. Je ne vois pas ce qu'il y a d'amusant. "

 

Je commence à paniquer intérieurement. Okita se fait réprimander à cause du jeu que je leur ai appris.

" Là d'où je viens, on ordonnait plutôt des interactions.

Par exemple, le n°1 doit taper le n°2. Le n°2 doit porter le n°3… "

Les adultes doivent certainement jouer une version différente, cela dit.

" Dans les dating party… euh, dans les soirées entre hommes et femmes, tel numéro doit embrasser ou câliner tel numéro… "

Hijikata éclate de rire. J'observe Okita avec un sourire crispé.

" C'est un jeu pour les maisons de thé, Sôji. Aucun intérêt à faire ça entre hommes. "

 

" C'était pourtant marrant, de faire le poirier. "

 

" Fait ça avec les gamins des environs. "

 

" Juste une dernière fois. "

 

À nouveau entraînés par Okita, les deux hommes se rassoient.

On dirait des grands frères ne pouvant se résoudre à laisser leur cadet.

" Tu es trop doux avec lui, Kondô. "

" Omitsu nous a demandé de prendre soin de Sôji. "

" Qui est Omitsu ? "

 

" Ma grande sœur. Bon, fais le tirage au sort. "

 

Et la partie reprend.

Okita s'exclame gaiement.

" Je suis le père ! "

" Ah oui ? C'est bien, content pour toi. "

" À mon tour de donner un ordre. N°1 et 3, faites le futari-baori. "

Ce disant, il affiche un sourire en coin de bouche.

Futari-baori est un jeu où deux personnes enfilent la même veste et essaient d'agir comme une seule personne. Je regarde mon numéro et parle.

" Je suis le n°1. "

 

" Et moi le 3. "

Nous nous annonçons en même temps.

Pour je ne sais quelle raison, Okita affiche une expression partagée.

Hijikata se lève d'un air résigné et vient d'ouvrir sa veste derrière moi.

" T'as juste à passer tes bras dans les manches, vu ? "

" O, oui. "

" Vas-y, petite. Fais entrer tes mains. "

 

Je me sens rougir en sentant sa présence juste derrière moi.

Son corps est tout proche du mien, si bien que je sens sa chaleur.

C'est la première fois de ma vie que je me retrouve contre un homme comme ça.

Mon cœur semble sur le point d'exploser.

Au festin de hier, j'ai remarqué qu'Hijikata est en fait un très bel homme.

Et me voilà désormais contre lui, dans ses bras.

" Voilà. "

Sa voix résonne au creux de mon oreille. Je me sens rougir de plus belle.

" B, bon, j'y vais. "

Je prends une grande inspiration et fais glisser mes bras dans les manches.

Soudain, une voix met un terme au jeu.

" En fait, on va s'arrêter là. "

 

Il s'agit d'Okita. Il s'élance vers Hijikata et lui met une tape sur l'épaule.

Tout le monde semble surpris par son comportement inhabituel.

" Assez, Hijikata. Je ne veux pas gaspiller ton temps. "

 

" Je vois. "

Ce dernier incline la tête et affiche un petit sourire.

Okita prend ma main pour m'aider à me relever.

" Toi aussi, tu dois avoir à faire, Saki. Je vais te raccompagner. "

" Mais… "

 

" Allons-y. Sur ce, vous nous excuserez… "

 

 

Okita se met à marcher d'un pas rapide.

Je me dépêche pour le rattraper après avoir salué Kondô et Hijikata d'une courbette.

" Qu'est-ce qui lui arrive, à Sôji ? "

 

" Va savoir. "

 

Le son d'une clochette retentit.

Il s'agit de la clochette du papillon qu'Okita gardait dans sa manche.

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Même dehors, Okita continue de marcher sans ralentir.

Le voyant muet, je prends l'initiative et l'interpelle.

" Okita ! "

Il s'arrête aussitôt de marcher et, en se retournant, m'adresse son sourire habituel.

" Je sais ! Pour te remercier, je vais te payer une petite gourmandise ! "

" Vraiment ? Tu n'as pas besoin de faire ça. Je n'ai fait que vous rendre ce qui vous appartenait. "

" Tu n'aimes pas les gourmandises ? "

" Si, j'adore ! Mais… "

Je lève mon regard vers son visage. Il se fend d'un sourire gai et m'emmène jusqu'à une échoppe.

" Deux gâteaux de riz, s'il vous plaît. "

" Entendu ! "

 

Nous nous asseyons sur la terrasse et on nous sert les gâteaux. Un grand parasol nous abrite des rayons du soleil.

Les gens de la boutique jettent des coups d'œil nerveux vers Okita. 

Leur air effrayé me turlupine, si bien que j'ai envie de leur dire qu'Okita… est gentil, sincère et sa compagnie est agréable !

" Comment est-ce, de vivre à l'okiya ? "

" Le travail est dur, mais c'est amusant. Et puis j'ai joué au lancer d'éventail avec toi, tu te souviens ? "

" Oui. "

" Je suis contente que ça t'ait plu.

J'adore rendre les gens heureux… "

Ce disant, je lui adresse un sourire détendu.

" Je veux que nos autres clients aussi prennent du bon temps. Je ferai de mon mieux pour ça. "

 

" C'est un bel objectif. 

Je suis sûr que tous ceux qui te rencontrent passent un agréable moment, Saki. "

 

Nous nous échangeons un nouveau sourire lorsqu'une jeune fille et sa mère nous passent devant.
Elles semblent avoir le même âge que ma mère et moi.

Je me demande si ma mère s'inquiète pour moi…

J'aimerais tant la voir !

" Saki ? "

Un courant d'air passe, agitant les cheveux d'Okita.

Je le regarde droit dans les yeux.

Je ne sais pas pourquoi cela arrive maintenant, mais j'ai envie de lui dévoiler mon secret.

" Okita. En fait, je viens du futur. "

La surprise se lit soudain dans son regard limpide. Au loin, des chants d'oiseaux retentissent.

" Tu ne me croiras peut-être pas, mais c'est vrai. Je viens d'une époque bien antérieure à celle-ci.

Meiji, Taishô, Shôwa… Mon ère est après tout ça. C'est l'ère Heisei. "

[Meiji = 1868 - 1912. Taishô = 30 juillet 1912 - 25 décembre 1926. Shôwa = 25 décembre 1926-7 janvier 1989. Heisei = 8 janvier 1989 - 1er mai 2019. Correspondent aux règnes des empereurs.]

Il semble perturbé au son de ces noms qu'il ne connaît pas. Impatiente, je continue.

" Je ne mens pas. Là d'où je viens, il n'y a plus de samouraïs ni de courtisanes. "

 

" Plus de samouraïs ? "

" Ils disparaîtront au début de l'ère Meiji. Si je me souviens bien, ce sera la restauration du pouvoir impérial. "

 

Je me remémore mes contrôle d'histoire.

Je lui explique alors la restauration du pouvoir impérial en mentionnant des mots tels que 'shogunat' ou 'cour impériale'.

" C'est le moment où le shogunat Tokugawa utilise son pouvoir politique contre la cour impériale. "

[Shogunat Tokugawa = dynastie de shoguns qui dirigèrent le Japon de 1603 à 1867. Leur règne est plus connu sous le nom d'époque d'Edo, du nom de la ville qu'ils choisirent pour capitale : Edo (aujourd'hui Tokyo) afin de s'éloigner de Kyoto, la capitale impériale.]

Okita reste silencieux.

Dans son dos, le coucher du soleil est éblouissant, presque aveuglant.

" Ma ville natale n'est pas Edo. Elle n'existe pas encore.

Shôta et moi, on veut rentrer chez nous… "

 

" … "

" Tu ne veux pas me croire ? "

" Ce n'est pas ça… "

Okita prend une profonde inspiration et m'adresse un regard confus.

En temps normal, je n'aurais jamais dû être capable de regarder cet homme dans les yeux.

Mais nous voilà ici, rassemblés en dépit des époques qui nous séparaient.

" Si c'est toi qui le dis, Saki, je veux bien le croire. "

Son sourire attendri me fait chaud au cœur.

Il va sans dire qu'Okita est en proie à toute sorte de doutes.

Je viens, sans le réaliser, de lui annoncer que le shogun qu'il protège allait disparaître.

Mais une partie de lui semble détachée, comme résignée.

Je me demande s'il compte accepter ça sans mot dire.

" Tiens, je te donne ça, si tu veux. "

Okita prend ma main et y dépose le papillon qu'il avait dans sa poche.

Sôji

C'est le papillon de lancer d'éventail qu'il a fabriqué lui-même.

" Ouah ! Tu es sûr ? "

" Oui. Ce n'est pas un porte-bonheur, mais j'espère qu'il t'aidera à rentrer chez toi, Saki. "

Je referme mes deux mains sur son cadeau. Le son des clochettes qui sont attachées retentit doucement.

" Merci… Ça me fait plaisir… Vraiment. "

Je ravale mon envie de pleurer et souris. Je sens une vague de chaleur envahir mes oreilles.

L'air gêné, Okita affiche aussi un sourire.

Un sourire adorable, qui ne manque pas de faire bondir mon cœur dans ma poitrine.

C'est comme si un torrent d'eau pure se déversait en moi.

Ne sachant que dire d'autre, je me répète.

" Vraiment plaisir… "

" Ha ha ha ! Arrête, pas besoin d'en faire des montagnes. "

" Mais je le pense vraiment. J'aimerais pouvoir t'offrir quelque chose, moi aussi. "

" Dans ce cas, donne-moi de l'énergie quand je n'ai pas le moral. "

" Te donner de l'énergie ? "

" Quand je te vois, Saki, tu me redonnes du poil de la bête. "

 

Je me sens rougir. Trop embarrassée, je finis par détourner le regard.

Soudain, j'entends une voix prononcer son nom.

" Okita. "

Nous nous retournons en même temps.

Face à nous, tournant le dos à ce paysage aux couleurs flamboyantes, se tient une femme incroyablement sensuelle.

 

À suivre…

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